Lectures nationalistes
Des classiques du
nationalisme aux grands textes retrouvés, ils sont tous issus de la
bibliothèque personnelle de nos militants.
Liste des textes :
- L'homme est un animal
sociable par Aristote
- Le
gouvernement du nombre par Charles Maurras
- Sur la route du
progrès par Maurice Bardèche
- La Droite et la
Gauche par Jacques Ploncard d'Assac
- Désobéissance aux
règles de la vie par le Dr Alexis Carrel
- L'ethnie et la
nation par Aymeric Chauprade
- Vivre
habituellement par Henri Massis
- Le Progrès par
Charles Maurras

L'homme est un animal sociable
Par
Aristote
L'association composée de plusieurs bourgades forme une cité
parfaite, possédant tous les moyens de se suffire à elle-même, et
ayant atteint pour ainsi dire le but de toute société. Née,
uniquement du besoin de vivre, elle existe pour vivre avec aisance
et abondance. C'est pourquoi l'on peut dire que toute cité est le
fait de la nature, puisque c'est la nature qui a formé les premières
associations ; car la cité, ou société civile, est la fin de ces
associations. Or la nature des êtres est leur fin ; car l'état où se
trouve chaque être à partir du moment de sa naissance jusqu'à son
parfait développement, voilà ce que nous appelons la nature de cet
être, de l'homme, par exemple, du cheval, de la famille. En outre le
but pour lequel il a été créé est pour lui ce qu'il y a de plus
avantageux et de meilleur ; en effet la condition de se suffire à
soi-même est la fin de tout être et ce qu'il y a de meilleur pour
lui. Il est donc évident d'après cela que la cité est le fait de la
nature et que l'homme est naturellement un animal politique. Celui
qui, par sa nature et non par l'effet de quelques circonstances,
n'est pas tel est une créature dégradée ou supérieure à l'homme.
Aussi Homère, pour désigner un homme qui ne mérite que l'indignation
et le mépris de ses semblables, l'appelle-t-il
insociable, ennemi des lois, sans
foyer, sans pénale ; car celui qui a une telle nature est
ordinairement avide de combats. Il est comme les oiseaux de proie
incapable de se soumettre à aucun joug. Il est facile de voir
pourquoi l'homme est, plus que les abeilles ou toute autre espèce
vivant dans un état d'agrégation, un animal politique c'est-à-dire
fait pour la société. Comme nous l'avons dit, la nature ne fait rien
en vain. Or, seul entre tous les animaux, l'homme possède la raison.
D'ailleurs, les inflexions de la voix sont les signes des sentiments
pénibles ou agréables, et c'est pour cela qu'on les retrouve même
dans les autres animaux ; car leur nature les rend du moins capables
de ressentir le plaisir et la peine et de se les manifester les uns
aux autres ; mais le langage a pour but de faire connaître ce qui
est utile ou nuisible et par conséquent aussi ce qui est juste ou
injuste. En effet ce qui distingue essentiellement l'homme des
autres animaux, c'est qu'il a le sentiment du bien et du mal, du
juste et de l'injuste. Or la communication de ces sentiments
constitue la famille et la cité.
Politique, trad. Barré.
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Le gouvernement du nombre
La démocratie est le gouvernement du Nombre.
(...)
Il faut exclure le principe du
gouvernement du
nombre, parce qu'il est absurde
dans sa source, incompétent dans son exercice, pernicieux dans ses effets.
Nous prions nos contradicteurs de prendre garde à ces mots : " principe du
gouvernement ", surtout à principe.
Car, si, sous le nom de gouvernement du nombre, vous parlez d'autre chose,
si vous donnez au nombre un maître, un souverain - loi divine ou humaine,
loi abstraite ou vivante, - vous pouvez dire : " J'ai
associé le nombre au gouvernement
", vous ne pouvez pas dire que le nombre
est le gouvernement, car ce gouvernement serait gouverné lui-même,
selon votre propre langage, par un maître, par un guide, par une règle autre
que lui. Cela peut être mieux, cela peut être pis, c'est
autre chose, à coup sûr, c'est
autre chose qu'un gouvernement ayant son
principe dans le nombre.
Or, c'est de ce dernier dont nous voulons parler ; il est seul en
discussion.
Donc, nous respectons trop le peuple pour aller lui dire :
Il suffit de compter les voix des
incompétents, pour résoudre les questions d'intérêt très général qui exigent
de très longues années d'étude, de pratique ou de méditation. Ou bien
: Il suffit de recueillir et d'additionner
les suffrages des premiers venus pour réussir les choix les plus délicats.
Nous aimons trop le peuple pour aller lui chanter ces choses. L'amour et
le respect du peuple nous permettent de proposer au peuple, j'entends à
l'ensemble des citoyens organisés, la gestion des intérêts où il est
compétent, ses intérêts locaux et professionnels. Le même sentiment nous
oblige à lui refuser la gestion des intérêts généraux de la nation, je dis
de la nation française, parce que ces intérêts sont beaucoup trop complexes
pour être également et clairement sensibles à la pensée de tous.
Prise en fait, " la démocratie c'est le mal, la démocratie c'est la mort
". Le gouvernement du nombre tend à la désorganisation du pays. Il détruit
par nécessité tout ce qui le tempère, tout ce qui diffère de lui : religion,
famille, traditions, classes, organisation de tout genre. Toute démocratie
isole et étiole l'individu, développe l'Etat au-delà de la sphère qui est
propre à l'Etat. Mais, dans la sphère, où l'Etat devrait être roi, elle lui
enlève le ressort, l'énergie, même l'existence : "
Nous n'avons plus d'Etat, nous n'avons que
des administrations ", la belle parole de M. Anatole France se
vérifie partout où l'erreur démocratique affecta les institutions et les
lois. C'est un fait que la démocratie corrompt tout. Nous le disons au
peuple, parce que cela est.
Dire au peuple ce qui n'est pas serait lui manquer de respect. Lui débiter
des fables pernicieuses, c'est tantôt le haïr, tantôt le mal aimer.
Profiter, pour lui faire ce mensonge, de la confiance naïve qu'il a voulu
placer en vous, c'est abuser de lui, le trahir et vous dégrader vous-même.
Voilà pourquoi nous prenons le peuple à témoin de la vivacité de notre haine
pour la démocratie et pour ce principe, absolument faux, de la souveraineté
du Nombre. Notre honneur est en cause, en même temps que la sécurité
française et tous les autres biens publics.
La Politique religieuse, Nouvelle
Librairie Nationale, 1912, pp. 410 à 413.
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Sur la route du progrès
par Maurice Bardèche
Pour bien des gens, la disparition des
qualités viriles, ou plus exactement leur dévaluation, n'est qu'un accident
transitoire, qui n'est ni aussi désastreux qu'on le dit, ni aussi
inséparable, ni aussi complet. Ils attestent les parachutistes qui leur ont
fait grand peur et les astronautes qui leur inspirent une grande admiration.
Je leur concède bien volontiers que le courage, les tireurs d'élite, et les
recordmen n'ont pas tout à fait disparu du monde où nous vivons. Je ne
voudrais toutefois pas qu'ils se laissent prendre à ces apparences qui sont
fort peu représentatives de notre tournure d'esprit. Et je souhaiterais
qu'ils voient un peu mieux les conséquences de ce qu'ils ont accepté.
Car, d'abord, ce que l'aggiornamento
de la civilisation nous invite à rejeter, c'est toute une partie
instinctive, il faudrait dire animale
de l'homme qui était, nous ne le comprenons pas assez, une de ses armes
contre le machinisme et l'uniformisation.
Le courage, l'endurance, l'énergie, l'esprit de sacrifice même, sont chez
l'homme des qualités de " bête ", de robustes et primitives qualités de
mammifères qui le classent parmi les animaux nobles qui survivent par leur
force et leur intelligence. Je me demande si la loyauté même, si étrangère
aux animaux, n'est pas une de ces qualités pour ainsi dire biologiques : on
naît avec une certaine noblesse dans le sang. Ces qualités tout animales ont
fixé autrefois le classement des hommes. A l'origine des castes que toutes
les grandes civilisations ont établies, il n'y a rien d'autre que leur
existence et leur transmission. Ces qualités n'appartiennent pas
exclusivement à ce qu'on appelle dans notre histoire la " noblesse d'épée ".
Ce sont aussi les qualités des pionniers, celles des bâtisseurs de villes,
celles des reîtres et des légionnaires : et ce sont aussi celles du peuple
quand une cause ou une nécessité lui met les armes dans les mains. Il n'y a
rien de grand dans l'histoire des hommes qu'on ait fait sans que ces
qualités du sang y aient quelque part. Je ne vois que les premiers chrétiens
qui les aient refusées, passagers parmi les hommes comme sur une terre
étrangère, indifférents à tout sauf à ce qu'ils diraient devant leur Juge.
Cette part instinctive de l'homme, cette part animale de lui-même, le
ramène sans cesse à lui et par là elle lui sert de défense, elle est même sa
terre d'élection à la fois contre les
dénaturations intellectuelles qu'on cherche à lui imposer et aussi
contre le gigantisme et les cancers qui naissent de la civilisation
industrielle. Elle lui rappelle sa vocation paysanne, sa vocation familiale,
sa vocation de défenseur et de petit souverain de sa maison et de son champ,
elle le remet à tout moment à " l'échelle humaine ". Et, par ce rapport et
ce retour, elle le protège contre l'inondation qui naît périodiquement des
passions des hommes, contre le déchaînement planétaire de la cupidité ou des
idéologies. Nous avons tous en nous la barque de Noé, mais nous n'avons
qu'elle.
C'est cet appel au plus profond de nous-mêmes qui a été brisé à notre insu
en même temps qu'on dévaluait les qualités par lesquelles il s'exprime. Au
contraire, le vainqueur dans la guerre de religion qui s'est déroulée est le
pédantisme progressiste.
Il nous impose, pour commencer, une définition abstraite et rationnelle de
l'être humain, il en déduit les croyances qui doivent alors
logiquement s'imposer à tous et
créer chez tous les hommes des réactions communes, il définit une conscience
équipée et guidée artificiellement et, pour ainsi dire, industriellement, et
enfin, en application de ces croyances, il élabore les modes de vie que
l'homme doit accepter s'il veut
devenir un produit normalisé de la société industrielle, et aussi la
mentalité qu'il doit acquérir pour
être parfaitement dépersonnalisé et devenir l'homme grégaire dont une
civilisation fonctionnelle a besoin.
C'est cette refonte totale de notre vie que la plupart des gens
n'aperçoivent pas, car ils ne voient pas les liens entre ces deux domaines
du pédantisme progressiste.
L'uniformisation des existences leur paraît un effet inéluctable de la
civilisation industrielle, l'alignement conformiste, un effet transitoire de
la propagande. En réalité, ces deux résultats proviennent de l'application
d'un même mécanisme de l'abrutissement, il s'agit dans les deux cas d'une
rationalisation de l'être humain,
qui porte sur la vie extérieure d'une part et sur la vie intérieure d'autre
part, et qui a pour objectif le descellement, l'extirpation et la
destruction de toute personnalité.
Sparte et les sudistes, Les Sept
Couleurs, 1969, pp. 19 à 22.
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La Droite et la Gauche
par
Jacques Ploncard d'Assac
Lorsqu'en juillet 1789, les membres de la
Constituante, partisans du maintien de l'autorité royale, prennent
l'habitude de siéger du côté droit de l'Assemblée rejetant ainsi
leurs adversaires du côté gauche, personne ne se doute de la fortune
prodigieuse qui attend ces deux mots : la
Droite et la
Gauche.
Ils ont, à l'origine, une signification limitée à l'opposition
autorité-liberté qui s'affirme à la Constituante et, encore à notre
époque, pour beaucoup de gens, ils ont conservé ce sens. Or, si l'on
y regarde de plus près, ils ont perdu en réalité leur signification
première et l'on pourrait même dire que leur sens s'est trouvé
inversé. La gauche, non seulement n'est pas adversaire du principe
d'autorité, mais ce sont les communistes qui parlent de "dictature"
du Prolétariat et les libéraux qui se trouvent à droite. Il est vrai
qu'ils le sont dans la mesure où il n'y a plus de place sur les
bancs de gauche ...
En réalité, le principe d'autorité ne peut servir de critère pour
différencier la droite et la gauche. Et ceci depuis plus longtemps
qu'on ne le croit, car, enfin, Robespierre était-il un homme de
droite ou un homme de gauche ?
Qu'est-ce donc, alors, qui différencie la droite et la gauche,
dans la mesure où ces expressions ont un sens authentique et non pas
polémique ?
C'est par rapport à l'ordre naturel que les deux notions peuvent
se définir. L'homme de droite - au sens authentique du mot - est
celui qui reconnaît l'existence d'un ordre naturel dont il lui
importe de découvrir les lois pour conformer son comportement
politique aux nécessités qui lui sont imposées par sa nature.
"L'homme de droite, a dit le professeur De Corte, est l'homme qui
accepte la condition humaine".
Il y a des lois qui régissent l'ordre naturel des Sociétés d'une
manière inélectuble et les sociétés s'effondrent lorsqu'elles les
violent, comme l'individu tombe lorsqu'il enfreint les lois de
l'équilibre.
Mais l'homme ne connaissant pas d'instinct les lois qui régissent
les sociétés, il doit les rechercher, les découvrir par l'étude des
conséquences de tel ou tel comportement des sociétés au cours des
temps et cette recherche est du même ordre que celle du savant dans
son laboratoire, qui tire des lois de la constance de certains
phénomènes obtenus à partir de situations semblables et répétées.
C'est ce qu'en sociologie on appelle
l'empirisme organisateur.
En face de l'attitude de la droite authentique, cherchant, par la
méthode de l'empirisme organisateur, à découvrir les lois qui
régissent la société, nous trouvons la gauche qui oppose à cette
conception la volonté humaine, comme si celle-ci pouvait plier à son
gré les lois naturelles. C'est un peu le procédé du fakir qui se
couche sur la planche à clous et n'en ressent point la blessure,
mais il y a peu de fakirs et normalement le clou vous entre dans la
chair, vous blesse et vous fait crier. La loi naturelle n'est donc
pas détruite par la volonté du fakir.
De même en politique, il ne sera pas permis de déduire d'une
réussite, temporaire ou locale, d'une société démocratique pour
conclure que la loi du nombre est bonne en soi, parce que
l'observation, la critique historique de l'empirisme organisateur -
et aussi, hélas, notre expérience vécue - nous apprennent, ainsi que
notre raison, que la loi du Nombre est essentiellement mauvaise,
parce que négatrice de l'élite et destructrice de la hiérarchie.
M. Maurice Jallut a très bien observé que l'homme de droite
"reconnaît la possibilité d'un progrès, mais ce progrès ne sera
jamais obtenu que par une meilleure connaissance des lois naturelles
qui forment les sciences sociales et politiques. Comme tout savant,
le vrai sociologue sait que, pour mieux commander à la nature, il
faut d'abord lui obéir (...) Tout homme d'Etat qui propose une
réforme doit savoir les réactions qu'elle entraînera, de façon qu'on
sache si elle ne présente pas plus de dangers que d'avantages. Or,
ces réactions ne peuvent être connues que par des expériences
antérieures et comparables".
L'homme de gauche, en identifiant la réalité à sa volonté, ne veut
connaître d'autres limites que son imagination créatrice.
L'expérience ? Il la rejette, elle ne peut que le troubler dans
l'élaboration du droit qu'il prétend établir.
On voit, par là, que l'opposition: droite-gauche ne tourne pas du
tout autour du principe d'autorité qui n'est jamais qu'un moyen,
mais un moyen pour quoi ? Pour établir la société selon la loi
naturelle ou selon le volontarisme démocratique ?
Voilà qui modifie complètement le problème autorité-liberté.
Droite et Gauche peuvent se servir de l'une ou de l'autre selon les
circonstances, et l'autorité, comme la liberté - qui n'est
d'ailleurs qu'une autorité arrivée à son point limite - ne se
justifie pas par elle-même, mais par la conception de l'ordre social
à laquelle elle est associée.
La querelle droite-gauche n'est donc pas, dans sa signification
profonde, une dispute sur le plus ou moins d'autorité qui doit être
accordé à l'Etat, ou sur une attitude déterminée en faveur du
libéralisme économique ou du socialisme, ou encore sur le
cléricalisme ou la libre-pensée. L'opposition est beaucoup plus
fondamentale.
Il n'y a nul compromis possible entre la gauche et la droite parce
qu'il ne s'agit pas d'une question de sentiments, de soif de la
justice ou de la tyrannie. Il
s'agit de savoir si l'homme peut fabriquer des lois selon son désir
ou s'il n'a d'autre liberté que de découvrir la Constitution
naturelle qui lui convient et lui convient seule.
En tant qu'être pensant, l'individu peut "s'opposer à la nature";
il peut, en effet, "se former des choses une idée qui le mette en
conflit avec elles", mais quel est le résultat ? Bourget nous le
dit: "Les choses obéissant à des lois nécessaires, toute erreur au
sujet de ces lois devient un principe de souffrance pour celui qui
la commet". Et cela concerne l'individu dans son sort personnel,
comme dans sa destinée sociale. La loi de la gravité des corps
existe aussi pour le corps social. Comme disait Drumont: "On tombe
par où l'on penche, voilà la loi".
M. Maurice Jallut a montré qu'il n'y avait pas seulement entre
l'empirisme organisateur et le volontarisme démocratique une
différence de méthode, mais qu'"à regarder de plus près on
s'aperçoit vite que ce qui les sépare est bien plus profond. En
acceptant sa condition humaine, l'homme de droite reconnaît ses
limites. Il fait acte d'humilité chrétienne. Au contraire, l'homme
de gauche qui croit pouvoir façonner la constitution de la société
en obéissant à sa seule raison déifie cette raison et se déifie
lui-même. La pensée de gauche succombe à l'orgueil humain. Il lui a
bien fallu déclarer que l'homme était naturellement bon, puisqu'il
était capable de faire une société parfaite. L'homme de gauche est
donc amené à nier le péché originel et les servitudes qu'il impose à
l'humanité".
Observation essentielle que les esprits attentifs avaient déjà
faite devant le déroulement de la Révolution française.
Joseph de Maistre avait parlé, non sans raison profonde, du
"caractère satanique" qui la distinguait, disait-il, "de tout ce
qu'on a vu et peut-être de tout ce qu'on verra".
L'empirisme organisateur va-t-il nier tout rôle à la raison ?
Opposer raison et
expérience
? Point du tout.
"L'empirisme, dit M. Jallut, s'il se veut organisateur, ne peut se
borner à accumuler des faits d'expérience; il doit savoir les juger,
les apprécier et rechercher dans la constance de leurs rapports,
l'origine des lois naturelles; et cela c'est bien une oeuvre de la
raison qui faisant en quelque sorte un retour sur elle-même trouve
sa limite dans une réalité qu'elle découvre mais ne crée pas. Ce
n'est donc pas la raison que l'on doit condamner mais la prétention
de lui faire énoncer des vérités qu'elle dégage de son propre fond
au lieu de les apprendre de l'expérience".
Critique nationaliste, La
Voix de l'Occident, n°13, pp. 7 à 11.
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Désobéissance aux règles de la vie
Par le Dr Alexis Carrel
Chacun éprouve le désir de
vivre suivant sa fantaisie. Ce désir est inné chez l'homme ; mais, dans les
nations démocratiques, il s'exacerbe étrangement, et a fini par acquérir une
intensité vraiment morbide. Ce furent les philosophes du siècle des lumières
qui intronisèrent en Europe et en Amérique ce culte aveugle de la liberté.
Au nom de la raison, ils jetèrent le ridicule sur les disciplines
traditionnelles. Ils rendirent ainsi toute contrainte absurde ou odieuse.
Alors commença la période finale de la lutte contre les règles auxquelles
nos ancêtres soumettaient leur conduite ; règles qui venaient à la fois de
l'expérience dûment acquise par l'humanité au cours des millénaires, et de
la morale évangélique.
A la vérité, notre émancipation
commença il y a plus de quatre cents ans. Cependant, malgré l'immense effort
du dix-huitième siècle, elle s'achève à peine aujourd'hui. Car son succès
ultime dépend du progrès de la connaissance scientifique. Pour jouir de la
liberté intégrale, il fallait non seulement s'affranchir des conceptions
anciennes, mais aussi obtenir la maîtrise du monde matériel. Et cette
maîtrise ne pouvait nous être donnée que par la science. Or, la science eut
une enfance difficile et lente, sa maturité ne date que d'hier. C'est
pourquoi nous avons tardé si longtemps à proclamer notre indépendance des
habitudes ancestrales de la vie et de la pensée.
Cette révolte a une longue histoire. Elle débuta pendant la Renaissance. A
cette époque, un événement, en apparence insignifiant, se produisit.
Copernic montra que la terre n'est qu'un satellite du soleil. Alors le monde
de Ptolémée s'écroula ; et la terre fut dépossédée de sa position
prééminente de centre de l'univers. L'Eglise s'émut avec juste raison ; mais
en vain. Le procès de Galilée exagéra encore l'importance de cette
révolution. Le monde d'Aristote, de saint Thomas d'Aquin, de Dante, cessa
d'exister ; ce monde si logique, si complet, si confortable où l'homme ne
passait sur la terre que pour se préparer à la vie future, où le paradis et
l'enfer se trouvaient à notre portée.
De même que le ciel, la terre acquit une troublante ampleur. Déjà Marco
Polo avait révélé à l'Occident l'immensité fabuleuse de l'Asie. Devant
Christophe Colomb s'était ouvert le Nouveau Monde. Vasco de Gama avait
trouvé la route des Indes. Il y eut une merveilleuse floraison
d'aventuriers, de conquérants, de pionniers, d'apôtres. La richesse de
l'Europe s'accrut prodigieusement ; et aussi le désir de connaître et de
maîtriser le monde matériel. L'ère de la science commença. Peu d'années
avant l'avènement de Machiavel, de Copernic et de Luther, Gutenberg avait
découvert l'imprimerie. Les idées nouvelles se diffusèrent donc avec
rapidité. A côté des affirmations de la philosophie et de la religion
apparut la certitude que donne l'observation systématique des phénomènes. La
clarté des concepts scientifiques s'opposa à la lumière non intellectuelle
de la foi. Dieu, ses anges et ses saints s'éloignèrent de nous. Alors débuta
la corrosion de l'armature qui avait pendant si longtemps maintenu nos aïeux
du moyen âge dans un état de paix spirituelle et sociale inégalé
jusqu'alors. Les attaques de Luther avaient profondément ébranlé l'autorité
de l'Eglise sur les individus et sur les peuples. La chrétienté se divisa.
Les nations d'Europe se formèrent. Ainsi fut semée la graine qui, après
plusieurs siècles d'incubation, engendra la guerre entre toutes les nations
du monde et le chaos universel.
D'une façon analogue, les germes de la division s'implantèrent au sein de
la conscience individuelle. Le conflit de la foi, de la philosophie et de la
science mit le trouble dans l'âme des hommes d'Occident. Il n'y eut plus de
règle indiscutable pour la conduite de la vie et la discipline morale se
relâcha. La beauté de l'art et de la poésie fut préférée à celle de la
vertu. La volonté cessa de se tendre vers l'au-delà. Elle limita son effort
à l'acquisition des biens de ce monde. Comme l'avait proclamé audacieusement
Machiavel, le but de l'existence humaine est, non pas Dieu, mais le profit.
Alors commença l'ascension des forces économiques vers le pouvoir suprême.
Néanmoins, les anciennes coutumes ne se disloquèrent pas immédiatement de
façon complète ; car les peuples d'Europe étaient profondément imprégnés de
christianisme. Ils se souvenaient encore d'avoir construit les cathédrales
gothiques. Et le clocher qui s'élève au-dessus du village symbolisait
véritablement une aspiration des communautés humaines vers le divin. Il
fallut plusieurs siècles à la raison pour obscurcir la foi. En outre, la
dureté de la lutte pour l'existence interdisait l'abandon des règles de
conduite indispensables à la survivance de la race. La technologie ne se
perfectionna que lentement. Néanmoins, elle tendait de plus en plus a créer
des conditions de vie permettant à l'homme de se comporter suivant son
caprice. En même temps, la sourde lutte de la philosophie et de la science
prit une acuité nouvelle. Dans le domaine de la matière inerte, la science
triompha ; elle engendra le peuple des machines et nous donna la maîtrise de
la terre. Mais dans le domaine de l'humain, c'est-à-dire de la conduite
individuelle et sociale, elle fut vaincue. Les constructions logiques de
l'esprit eurent le pas sur les données de l'observation et de l'expérience.
Les idéologies furent préférées aux concepts scientifiques et à la morale
religieuse. Pascal fut abandonné ; à la suite de Descartes, on se figura que
la clarté d'une idée est la preuve de sa vérité. Dès lors, toute idéologie
logique, toute fantaisie de l'intelligence, pourvu qu'elle fût rationnelle,
parut digne de servir de base à la conduite de la vie. Personne ne comprit
que, pour être durable, une civilisation doit s'édifier, non sur des
principes philosophiques, mais sur des concepts scientifiques de l'être
humain et de son milieu.
Les tendances symbolisées par Machiavel, Luther et Galilée cheminèrent
obscurément dans l'esprit des hommes pendant de nombreuses années. Ce ne fut
qu'au dix-huitième siècle qu'elles se manifestèrent au grand jour. A ce
moment, sous l'influence de Voltaire et des encyclopédistes, elles prirent
définitivement leur essor. C'est au nom de ces symboles que les Etats-Unis
proclamèrent leur indépendance. Il fut reconnu que le pouvoir des
gouvernants dépend du consentement des gouvernés, et que chaque individu est
libre de poursuivre le bonheur comme il lui plaît.
En même temps, la révolution industrielle s'étendait rapidement sur
l'Angleterre. Adam Smith exposa de façon retentissante, dans son livre
The Vealth of Nations, la religion
nouvelle. L'homme d'affaires devint une sorte de bienfaiteur public. Par une
étrange jonglerie, la liberté illimitée de quelques-uns dans l'acquisition
de la richesse fut considérée comme la condition du bonheur de tous.
A cette époque aussi, Lavoisier fondait la chimie moderne. C'était l'aube
de la liberté, de la prospérité et du triomphe de la science. L'avenir
s'ouvrait plein de promesses.
La Révolution française éclata. L'aristocrate fut remplacé par le
bourgeois, et la féodalité militaire par la féodalité capitaliste. Le
libéralisme économique commença son ascension ; ascension qui se poursuivit
de façon triomphale depuis Waterloo jusqu'à la Grande Guerre. Pendant cette
même période, la science transformait les modes de la vie et de la pensée.
D'autre part, la religion se montrait incapable de résister aux attaques du
rationalisme. Sous l'influence de facteurs inextricablement mêlés tels que
la déchristianisation, le développement de la technologie, l'augmentation de
la richesse, le confort, l'automobile, le cinéma et la radio, le ton moral
de la société s'abaissa de plus en plus. Le moment était venu pour les
civilisés de jeter par-dessus bord les derniers restes des disciplines
ancestrales.
Dans l'émolliente douceur de la vie moderne, la masse des règles
traditionnelles qui donnaient de la consistance à la vie s'est désagrégée,
comme se désagrège au printemps la surface gelée d'un fleuve. Cette
désagrégation est aussi évidente dans l'individu que dans la famille et dans
la société. Nous sommes libérés du dur effort qu'imposaient à nos muscles, à
nos organes, à nos systèmes adaptifs et à notre esprit, la nécessité
d'arracher à la terre la nourriture quotidienne, le danger de la famine, la
difficulté des communications à travers les forêts, les montagnes et les
marécages. Nous n'avons plus à lutter de façon incessante contre le froid,
la chaleur, la sécheresse, le vent, la pluie, la neige. Nous ne redoutons
plus la longueur des nuits d'hiver ou l'isolement dans la campagne
inaccessible. La science a diminué de façon miraculeuse l'âpreté du combat
pour la vie de chaque jour. Nous sommes nourris, vêtus, abrités, éclairés,
transportés et même instruits par le travail des machines. Grâce aux progrès
de la technologie, la plupart des contraintes que nous imposait le monde
cosmique ont disparu, et en même temps, l'effort créateur de la personnalité
que ces contraintes demandaient.
Avec autant d'empressement que cette lutte contre le milieu, nous avons
abandonné la lutte contre nous-mêmes. Sans prendre la peine de nous demander
si les règles traditionnelles de la conduite n'étaient pas nécessaires à la
réussite de la vie individuelle et collective, nous nous sommes émancipés de
toute discipline morale. La frontière du bien et du mal s'évanouit au milieu
du brouillard des idéologies, du caprice et des appétits. Dans la cité
antique comme dans la cité moderne, la morale était liée à la religion.
Quand les sophistes détruisirent en Grèce la croyance aux dieux de l'Olympe,
et la crainte qu'ils inspiraient, chacun se conduisit au gré de sa
fantaisie. Les règles morales qui avaient dès le berceau, formé l'âme de la
civilisation d'Occident, étaient fondées sur la croyance en une vie future,
sur la révélation divine, sur les dogmes de l'Eglise, et l'amour du Christ.
Naturellement, elles ne survécurent pas à la disparition de la foi.
En même temps qu'aux préceptes évangéliques, nous avons renoncé à toute
discipline intérieure. Les générations nouvelles ignorent même qu'une telle
discipline ait jamais existé. Tempérance, honneur, véracité, responsabilité,
pureté, maîtrise de soi-même, amour du voisin, héroïsme, sont des
expressions désuètes, des mots dépourvus de sens qui font sourire les
jeunes. Les croyances religieuses, quand elles sont sincères, attirent le
même respect que les pièces rares d'un musée. Sans doute, dans les groupes
restés catholiques, parle-t-on volontiers de charité, de justice, de vérité
; mais, à l'exception de rares fidèles, personne n'observe plus ces
principes dans la vie de chaque jour. Pour l'homme moderne, il n'y a guère
d'autre règle de conduite que le bon plaisir. Chacun s'enferme dans son
égoïsme comme le crabe dans sa carapace et cherche comme lui à dévorer son
voisin. Les relations sociales élémentaires se sont profondément modifiées ;
la division règne partout ; le mariage a cessé d'être un lien permanent
entre l'homme et la femme. Ce sont à la fois les conditions matérielles et
psychologiques de l'existence moderne qui ont créé le climat propice à la
désintégration de la vie familiale. Les enfants sont considérés à présent,
comme une gêne, sinon comme une calamité. Ainsi s'achève l'abandon des
règles que dans le passé les hommes d'Occident avaient eu le courage et la
sagesse d'imposer à leur conduite individuelle et sociale.
Réflexions sur la conduite de la vie,
Librairie Plon, 1950, pp. 1 à 8.
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L'ethnie et la nation
Par Aymeric Chauprade
L'ethnie - de
ethnos, peuple - est un groupement de familles qui possède une
structure familiale, économique et sociale homogène et dont l'unité repose
sur une langue, une culture, et une conscience de groupe commune.
Le Dictionnaire de science politique
précise : "contrairement à la race, l'ethnie ne se caractérise pas par
référence à des critères biologiques, auxquels sont généralement préférés
des critères de type culturel - langue, histoire, croyances, habitudes de
vie et surtout sentiment de commune appartenance." Définition pour le moins
étrange, car elle ne prend pas en compte la dimension de reproduction close
que revêt justement toute réalité ethnique.
Par ethnie nous posons ici une communauté humaine :
- qui a pour origine un groupement de familles ou un clan ;
- qui partage une même langue, ou dialecte ;
- qui dispose d'un tronc commun en matière de culture - système de
croyances, de valeurs, d'idées - ;
- qui a traversé les âges en se reproduisant davantage par croisements
internes que par croisements externes - faiblesse des apports ethniques
extérieurs.
Le caractère génétiquement clos de l'ethnie ne signifie pas que celle-ci
soit imperméable aux variations exogènes et aux variations endogènes - les
combinaisons et les mutations générant en effet des évolutions.
C'est l'idée de nation qui suscite le plus de définitions différentes.
Rappelons l'opposition qui est classiquement faite entre les conceptions du
philosophe allemand du XVIIIe siècle Herder et du philosophe français du
XIXe siècle Renan.
Pour Herder, la providence a admirablement séparé les nations, non
seulement par des forêts et des montagnes mais surtout par les langues, les
goûts et les caractères. Chaque nation fait donc figure d'organisme
disposant d'une histoire propre qui se transmet en héritage ;
Renan, un siècle plus tard, dans
Qu'est-ce qu'une nation ?, soutient qu'une nation ne dépend ni d'une
race particulière, ni d'une langue, ni d'une religion, ni d'intérêts
économiques partagés, ni encore de la géographie ; la nation est une "âme,
un principe spirituel" qui suppose un passé mais nécessite dans le présent
un consentement et le désir clairement exprimé de continuer la vie commune.
"L'existence d'une nation est un plébiscite de tous les jours". C'est la
conception républicaine française, qui sous-entend d'ailleurs que si le
désir clairement exprimé de continuer la vie commune disparaissait par
abandon de la souveraineté, la nation disparaîtrait alors avec l'absence de
plébiscite.
Cette opposition est presque devenue un paradigme ; en réalité, en France
comme en Allemagne, on trouve des partisans des deux modèles. Il serait plus
juste de remarquer que l'on a d'un côté une conception républicaine de la
nation, que l'on retrouve tout autant chez Renan que chez le géographe
Jacques Ancel, le sociologue Marcel Mauss ou le constitutionnaliste Maurice
Hauriou, mais qui n'est pas représentative de la manière dont la majorité
des hommes de la planète regardent l'appartenance nationale, et de l'autre
une conception organique, largement majoritaire dans le monde, y compris
parfois dans des régimes d'inspiration marxiste. Pour Staline, "la nation
est en effet une communauté stable, historiquement constituée, de langue, de
territoire, de vie économique et de formation psychique se traduisant par
l'unité de culture". La politique des nationalités de Staline sera fondée
sur le principe "une ethnie, un territoire", le critère déterminant de
l'ethnie étant pour Staline la langue ; le critère religieux est, quant à
lui, banni du mode de différenciation identitaire pour une raison que l'on
explique aisément : la religion particularise, mais elle universalise tout
autant. Aux yeux des marxistes, elle peut donc apparaître comme un système
de valeurs concurrent de la révolution marxiste. En d'autres termes, Staline
veut fabriquer des nationalistes à l'intérieur de l'U.R.S.S. qui
travailleront ensuite au dépassement des nationalités et à la fondation d'un
homo sovieticus. D'autre part, une
partie de l'U.R.S.S. empiète sur le monde musulman. Il y a un véritable
danger aux yeux de Staline de voir se constituer une unité de pensée
islamique qui ferait le terreau de l'anticolonialisme russo-soviétique dans
le Caucase et en Asie centrale.
La conception de la nation la plus courante dans le monde repose donc sur
des critères observables : ethnie, langue. Mais elle repose aussi sur un
sentiment d'adhésion, c'est-à-dire un sentiment national qui, lorsqu'il
revêt un corpus doctrinal, est un
nationalisme.
L'étude de l'histoire de France permet d'y apercevoir très tôt, au cours
du Bas Moyen-âge, la formation d'un sentiment national. La plupart des
médiévistes sont d'accord pour dire que ce sentiment d'appartenir à un même
ensemble, qui dépasse le fief, et prend réalité dans la royauté nationale,
est contemporain de la constitution cohérente d'un territoire national.
Certains diront que du XIIIe siècle date l'apparition de ce sentiment.
D'autres pourront repousser encore l'apparition du sentiment national dans
les profondeurs de l'histoire. Car après tout, ne peut-on pas penser que le
nationalisme franc du VIIe siècle mérovingien est la source première de
notre nationalisme français ?
Nous ne ferons pas de différence, en géopolitique du moins, entre les
notions de peuple et de nation. Par nation, nous entendons de manière imagée
un corps et une âme qui désirent vivre libre.
- Un corps constitué par une ethnie ou un rassemblement d'ethnies qui
formaient le peuplement originel au moment où ils prirent conscience
ensemble d'un destin commun ;
- Une âme : un sentiment commun qui s'est forgé à l'épreuve de l'histoire
et par la volonté d'un système politique renouvelé ;
- dont l'objectif de maturité est le stade d'Etat-nation souverain,
c'est-à-dire la prise en main de son propre destin collectif.
Comme une personne, la nation a conscience de son être, de ses
caractéristiques propres. Elle est un être communautaire doté d'une âme ;
elle vise normalement à l'état de liberté.
En géopolitique, l'ethnie et la nation ne font sens que dans leur rapport
à l'Etat. L'Etat peut être national, multinational, ou multi-ethnique.
- Etat-nation : une nation est rassemblée sur un seul et même territoire
étatique. Ce type d'Etat ne peut être concentré que sur son développement.
La France est un Etat-nation au moins depuis la fondation capétienne.
- l'Etat multinational, multi-ethnique est un Etat qui inclut des
ensembles humains multiples aux solidarités culturelles, linguistiques ou
même ethniques qui peuvent être tournées vers l'extérieur des frontières de
l'Etat lui-même. Cet Etat est donc potentiellement divisible sous
l'influence de puissances extérieures.
L'Etat yougoslave est un modèle dramatique d'Etat multinational, de
société multi-ethnique ; son éclatement s'explique par les contradictions
fortes de ses identités plurielles et par les actions exercées par des
puissances étrangères dans le but d'exacerber les divisions entre les
peuples yougoslaves. D'autres exemples sont fournis par le continent
africain où les Etats sont bien souvent multi-ethniques.
L'immigration est une réalité géopolitique que l'on peut définir comme un
phénomène de territorialisation extra-ethnique sur un territoire
initialement homogène du point de vue ethnique. La France, originellement
peuplée par l'ethnie française, connaît ainsi aujourd'hui un important
phénomène de territorialisation d'ethnies extra-européennes en passe de
modifier en profondeur sa culture. Le développement récent de conceptions
communautaristes qui révèle l'échec d'une assimilation de populations
numériquement trop importantes ouvre la voie au passage d'une France
Etat-nation - avec sa capacité d'absorption d'éléments étrangers
minoritaires au fil des époques - à une France pluri-ethnique voire
pluri-claniques.
Par opposition à la nation, l'empire est un Etat dirigé par une dynastie
et une administration mono-ethnique ou pluri-ethnique qui exercent leur
pouvoir sur un territoire comprenant d'autres clans, ethnies, nations, ou
communautés religieuses, se trouvant dans un rang inférieur.
Dans l'Empire ottoman, la dynastie était ottomane, majoritairement turque
du point de vue ethnique, mais néanmoins non réductible à l'ethnie turque.
L'administration d'empire s'exerçait au détriment des communautés
dhimmis non musulmanes - des
chrétiens et des juifs, mais aussi des hérésies de l'islam réfugiées à
l'écart des villes de l'Empire, et des nationalismes en formation dans les
Balkans ou le monde arabe.
D'où vient cette opposition entre la nation et l'empire ? Du fond des
âges. De l'opposition entre la Grèce et l'Iran. Dès le IIIe millénaire avant
notre ère, apparurent des empires édifiés par l'Egypte, Babylone, l'Assyrie.
Toutefois, l'expression impériale la plus achevée fut celle des Achéménides
: un empire pluri-ethnique posant un Etat au-dessus d'ethnies. A ce
prototype de l'empire qu'est l'Iran s'oppose, à l'époque des Guerres
Médiques, l'idée nationale défendue par les Grecs.
L'une des conséquences tragiques de la conception impériale, à l'échelle
de l'histoire, est que les réalités ethniques peuvent être balayées,
déportées selon les intérêts de la logique impériale. L'Iran, de l'Antiquité
jusqu'à nos jours n'a cessé de pratiquer le déplacement de populations de
l'intérieur de l'Empire vers les frontières et cette politique est restée
une caractéristique du mode de gouvernement iranien. Les Kurdes et les
Azéris habitant les frontières occidentales de l'Iran furent déplacés aux
XVIIe et XVIIIe siècles vers le Khorassan afin de défendre la frontière
orientale des attaques ouzbeks. En mélangeant de force, en permanence, les
populations peuplant les espaces compris entre le Caucase et l'Indus, la
Mésopotamie et l'Oxus, la Caspienne et le Golfe persique, l'Iran a largement
contribué à empêcher l'émergence de réalités nationales dans ces régions.
Ces déportations, comme l'appui à la formation de grandes confédérations
tribales multi-ethniques dans le Zagros, permirent à la logique impériale de
l'Iran de traverser le temps et d'occuper une place centrale dans la région.
Les drames du XXe siècle en Europe sont souvent décrits comme le produit
des nationalismes et par conséquent des nations. Pourtant, à l'origine des
guerres mondiales, on trouve d'une part la question balkanique qui est celle
des deux grands empires, austro-hongrois et ottoman, et d'autre part la
question de l'impérialisme allemand. Aucune des nations stabilisées dans
leurs frontières depuis longtemps, qu'il s'agisse de la France ou de
l'Angleterre ne fut responsable de ces guerres. On accuse parfois un
capitalisme anglo-saxon qui aurait étouffé l'Allemagne : il ne faisait
pourtant que jouer le jeu millénaire de la compétition économique mondiale,
dans toute sa dureté ; on accuse la France d'avoir cherché à humilier
l'Allemagne depuis le Traité de Versailles ; c'est encore le jeu millénaire
des vainqueurs et des perdants. Ceux qui déclenchèrent la guerre furent ceux
qui avaient une autre idée de la carte des frontières, une autre idée du
sort des nationalités et de leur place. Ce furent les impériaux.
"L'histoire qui admire le temps où chacune des fonctions sociales était
remplie par des hommes d'une certaine nationalité - dans l'Empire ottoman
par exemple - oublie que cette hétérogénéité était le résultat de conquêtes
militaires et qu'elle excluait de la politique la majeure partie des
populations. Renier la nation moderne, c'est rejeter le transfert à la
politique de la revendication éternelle d'égalité", écrit Raymond Aron.
Au service d'elle-même, une dynastie construit un empire ; au service
d'une ethnie, elle édifie une nation qu'elle stabilise dans un territoire.
L'une des permanences frappantes de l'Histoire, est celle du combat
plurimillénaires entre l'empire et la nation, entre les Etats au service des
conquêtes avides d'un clan et les Etats au service de la grandeur des
peuples.
L'histoire fut marquée par deux sortes de dynasties : celles qui servirent
les autres - construisant alors des nations - et celles qui se servirent des
autres - construisant alors d'éphémères empires. Souvenons-nous des mariages
mixtes forcés sous Alexandre le Grand : le Macédonien rêvait d'un empire
cosmopolite qui ferait de lui un Dieu ; il mourut d'épuisement à vingt-trois
ans après avoir ruiné d'autres empires - le perse en particulier - ; son
empire disparut avec lui. En comparaison, nos prudents Capétiens
apparaissent bien pâles ; leur grandeur ne fut pas dans leurs exploits - ils
en eurent tout de même - , mais dans l'oeuvre qu'ils laissèrent : au XVIIIe
siècle, la France était la première puissance mondiale ; elle était plus
prospère que ses voisins et le niveau de vie y était le plus élevé d'Europe.
C'est d'ailleurs ce qui explique ce faible taux d'expatriation qui causa à
la France la perte de l'Amérique et lui posa problème, au siècle suivant,
face à l'Angleterre.
Géopolitique
- Constantes et changements dans l'histoire,
Paris, Ellipses, 3e édition 2007, pp. 224 à 229.
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Vivre habituellement
Par Henri Massis
J'entends M. Salazar me dire : "
Pour moi, je n'ai qu'un but. Ce que je me propose, c'est de faire vivre le
Portugal habituellement. "
Habituellement, quel admirable mot ! Dans ce simple précepte, Salazar
fait tenir toute la doctrine du vrai nationalisme. Car le nationalisme, ce
n'est pas une volonté déréglée de puissance, bien au contraire ; c'est la
volonté de maintenir et de développer dans une nation ce qui est nécessaire
à la vie habituelle, à la vie commune. Vivre habituellement, comme M.
Salazar aspire à faire vivre les siens, c'est " se sentir content de son
pays, tel qu'on le voit ; être satisfait de son sang, tel qu'on l'entend
couler dans ses veines ; y trouver cet élément de bien-être habituel, de
fière euphorie, ethnique ou territoriale ", qui ne prédestine en rien aux
ambitions déraisonnables. Vivre habituellement, voilà tout le nationalisme,
qui n'est rien d'autre qu'un juste amour de soi, et l'amour de soi est
habituel à l'homme.
Faire vivre habituellement un pays, c'est ne pas laisser contaminer les
membres sains, amputer les parties gangrenées, les parties mortes ; c'est
empêcher qu'arrive le désordre, là où il y a de l'ordre ; où il y a la paix,
éviter que n'arrive la guerre ; car c'est bien là ce que signifie
vivre habituellement. Pour y
atteindre, nul besoin d'un " ordre nouveau ", comme on dit aujourd'hui il
suffit de l'ordre habituel, d'un ordre fort, d'un ordre qui ne soit
davantage un ordre, qui ne se manifeste qu'en s'appliquant plus et en
protégeant mieux.
Le relèvement de la Nation française doit se faire selon les voies qui lui
sont propres, c'est-à-dire conformément aux caractères historiques de son
peuple et aux valeurs traditionnelles et spirituelles d'une civilisation
qu'elle a pour mission de perpétuer.
Les Idées restent, H. Lardanchet,
1941, pp. 20 à 22.
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Le Progrès
Par
Charles Maurras
Il ne faut pas croire au progrès général du monde.
Il y a des progrès.
Il y en a eu, et d'immenses, il peut y en avoir.
Il n'y a pas d'avance régulière ni d'amélioration croissante, automatique
des valeurs humaines dans le genre humain. L'homme historique (car on sait à
peine ce que c'est que l'homme préhistorique) est partout le même, ou très
peu s'en faut. Un point a été gagné, un seul, au moyen âge, par la
prédominance d'un pouvoir spirituel reconnu de toute la République
chrétienne, l'unité de ce pouvoir unique.
Otez cette unité vivante, comment voulez-vous que procèdent les rivalités
de passions et d'intérêts multipliées par l'inintelligence ou la
mésintelligence profonde des idées, des préjugés, des croyances, des langues
?
Le train du monde n'est pas une courbe régulière ascendante, ni d'ailleurs
descendante, c'est une ligne brisée, avec des hauts, avec des bas.
Il s'en faut que notre pensée se soit accélérée moitié autant que la
vitesse de nos trains, et notre joie de vivre, si elle a augmenté, n'a point
correspondu à la variété croissante des distractions et des tentations qui
s'offrent à nous.
Sous l'universel changement qui nous abuse et nous enivre se cache quelque
grande et profonde loi d'immobilité ou tout au moins d'équivalence
compensatrice dans l'oscillation des divers changements...
...Rien peut-il rompre l'équilibre mystérieux, sans lequel la fortune et
le plaisir de l'homme iraient déjà au ciel ?
Le désir et l'espoir du progrès humain, c'est-à-dire d'une continuité de
gains collectifs, gardés d'âge en âge et dont la somme l'emporterait
toujours sur la somme des pertes, me paraissent des sentiments d'un ordre
excellent et qu'il convient de cultiver, en même temps que de surveiller,
dans les jeunes âmes.
Mais rien n'assure que ce désir et cet espoir doivent être vérifiés dans
les faits. En d'autres termes, je ne vois aucun moyen d'établir sainement
comme un principe de philosophie naturelle, que le progrès humain soit
fatal, ni non plus que, depuis deux mille cinq cents ans, depuis l'année de
l'achèvement du Parthénon, si l'on veut, les hommes pris en corps ou, si
l'on préfère, l'humanité occidentale ait fait aucun progrès sensible. On dit
que le signe évident du progrès est un respect croissant des légères formes
vivantes. Je ne crois pas qu'on puisse estimer un progrès le respect de la
hache pour le criminel homicide.
QUE
RENFERME L'IDEE DE PROGRES ?
...La persuasion où l'on est que les
arts, les sciences et tout l'oeuvre humain vont toujours du même pas
est l'une des plus florissantes de nos idées reçues. C'est par elle,
sur elle qu'on juge, qu'on induit et déduit... Sur elle reposent des
systèmes entiers d'histoire artistique et morale.
C'est en vertu de cette idée qu'on veut à toute force établir que
nos ancêtres du moyen âge, excellents architectes, devaient être de
bons poètes bien qu'ils fussent assez médiocres en poésie. Et c'est
d'après la même idée qu'on impose au vieil Homère un art, une langue
et un goût de barbarie, les joailliers, les potiers et les
statuaires de son époque étant encore plongés dans cette barbarie,
bien qu'on ne puisse comparer sans injustice la divine grâce
d'Homère au bégaiement de l'art mycénien.
Cette fausse idée de Progrès, telle qu'elle se pose dans les
cervelles lettrées (elle a une expression plus sommaire chez
l'ignorant), cette idée résulte donc d'une double opération
d'anthropomorphisme.
1° On imagine chaque temps comme un être unique, dont toutes les
parties sont des organes solidaires qui se développent d'une façon
simultanée et concordante;
2° On conçoit les temps successifs comme une suite
d'accroissements réguliers continus de la même personne...
Ces deux conjectures gratuites ont d'ailleurs rendu des services
appréciables aux philosophes qui savaient l'art de les manier.
Feignons un moment de les adopter l'une et l'autre. Elles ne
suffisent pas à justifier l'idée du progrès comme on la formule
aujourd'hui, car il reste à prouver quelques autres petites choses.
Si l'humanité forme un être unique et si chacune de ses phases
forme un vivant système et un tout bien lié, rien ne prouve,
premièrement que cet être n'est pas d'un autre règne de la nature
dans lequel la courbe à trois
termes (naissance, développement et décadence) est remplacée
par quelque autre rythme soit plus simple, soit plus complexe, par
exemple des alternances d'éveil et de sommeil ainsi qu'on en observe
chez quelques infusoires, ou tout régime de succession et de
mouvement que l'on voudra imaginer.
Si l'on sacrifie cette première difficulté et qu'on admette que la
loi de l'humanité soit celle que suivent les animaux supérieurs,
rien ne prouve, secondement, que notre espèce n'ait point dépassé le
point fixe de sa maturité et que, cette saison de perfection,
d'apogée et de plénitude ayant été jadis atteinte, nous ne venions
sur le déclin.
Il faudrait donc, pour affermir l'idée de progrès, ajouter cette
troisième conjecture, tout au moins, aussi gratuite que les autres :
3° Ce grand Etre dont nous discernons l'unité dans chaque époque
et dans la suite des époques est en deçà de l'âge mûr et sa
croissance dure encore.
Je sais bien qu'on peut éviter ce postulat en recourant à celui-ci
:
3° bis. C'est un grand
Etre d'une sorte particulière, qui a le pouvoir de se développer
indéfiniment.
Le parti semble fort commode. Mais remarquez qu'en l'adoptant on
change brusquement de méthode : après avoir prêté à l'Humanité les
deux premières phases de la vie de chacun de nous, naissance et
organisation, on lui refuse la troisième et, lâchant brusquement cet
anthropomorphisme ou ce zoomorphisme, on l'imagine comme un Dieu. On
l'absout de la dégénérescence, on la délivre de vieillir, on la
tient quitte de mourir, on lui suppose des forces inépuisables; on
lui donne la perspective du mouvement perpétuel, du perfectionnement
sans limites... Voilà un remarquable défaut d'esprit de suite en un
calcul qui exigerait le plus grand luxe de rigueur logique et de
vigilance critique.
Il est vrai que cet acte d'incohérence est fructueux.
En niant la possibilité de la décadence, on désarme à l'avance
toute critique. Rien n'autorise cet acte de foi dans le progrès
indéfini du genre humain, assertion invérifiable; mais rien non plus
ne le dément.
Alléguer les pertes ou les déficits évidents et les régressions
manifestes ne servirait qu'à susciter une distinction spécieuse
entre les apparences et la réalité. Dire que notre globe ou que le
soleil qui l'éclaire, en se refroidissant, diminueront et finalement
ruineront les conditions de la vie humaine, c'est vouloir se faire
répondre que le génie humain suppléera aux insuffisances de l'avare
nature : les terres, les soleils voisins nous fourniront le
calorique nécessaire, et nos neveux maîtres des espaces du ciel en
seront quittes pour troquer cette médiocre demeure contre un astre
plus beau, quand elle sera devenue inhabitable : il leur suffira, de
savoir vaincre par la raison un petit sentiment de chauvinisme
cosmographique.
Je répète donc qu'une foi rigoureuse, ingénieuse et peu délicate
en matière de preuves défendra toujours le vieux dogme du Progrès,
formulé en ces termes contre tous les assauts des esprits
examinateurs. Mais cette foi est d'ordre mystique, non "
scientifique ", bien qu'elle ait usurpé souvent le dernier titre. On
acquiert cette foi, comme je vous l'ai exposé, par un changement de
méthode qui constitue une faute de logique; on s'y maintient par
l'imagination et le sentiment.
Peut-être donc qu'il conviendrait aux progressistes de déployer
moins d'arrogance et moins d'orgeuil envers la foi religieuse des
âmes les plus simples; car, en somme, la leur ne diffère à aucun
degré ni en aucun point de la foi du charbonnier lorsqu'elle repose
sur le postulat que j'ai dit.
Laisseront-ils le postulat de la croissance illimitée et se
rangeront-ils à cette conjecture que la race humaine soit un jeune
organisme à peine échappé de l'enfance ? Ceci est plus logique, mais
non pas plus certain. Il est fort bien de concéder au sens commun
que notre genre humain, conçu comme un être vivant, est condamné un
jour à périr comme le fruit quand il a mûri; mais que la fleur soit
à peine achevée, que le bouton ne fasse que d'éclore, voilà qui est
moins assuré.
Toutefois, l'opinion demeurant invérifiable, prendrait quelque
valeur et mériterait de la considération si elle était enracinée
dans la pensée de la plupart des hommes. On pourrait y voir un signe
de verdeur et de nouveauté, et un indice de la secrète jeunesse du
monde, analogue à ce bouillonnement de verte sève sous l'écorce
noirâtre et dénudée encore, à laquelle parviennent les souffles du
premier printemps. Ici le sentiment, bien constaté partout, ferait
une grave raison.
Pourquoi faut-il que ce sentiment soit presque introuvable ? C'est
de vieillesse que se plaignent tous les hommes, si jeunes
soient-ils, et si nouveaux que soient leurs groupes dans l'histoire;
l'adolescence, avec ses troubles, ses chaleurs et ses espérances
diffuses, ne s'accuse ni dans leurs actes, ni dans leurs discours.
Partout, même chez nous, lorsqu'on parle instinctivement et qu'on
suit la nature, c'est les Anciens que l'on invoque, c'est du Passé
qu'on tire sa gloire ou sa richesse, c'est dans l'Expérience que les
savants comme les ignorants se réfugient et se retranchent en cas de
difficultés.
Si l'on écoute le coeur de l'humanité, elle ne semble se souvenir
que de l'Age d'or ou du premier Paradis. Ce sentiment de
mélancolique regret est général; ce qui est fort peu répandu, au
contraire, ce qui est exceptionnel, particulier à un peuple, à une
caste, en un moment très limité de leur histoire, par exemple aux
Français de la Révolution et de l'Empire, aux Anglo-Saxons
contemporains, aux marchands de porcs américains vers 1868, à
quelques électriciens d'aujourd'hui, c'est cette forte foi, qui
confine à l'ivresse, dans l'avenir de leur race ou de leur métier,
dans les progrès du genre de civilisation que leur rang représente
ou que crée leur effort. Encore baisse-t-il, et laisse-t-il voir
l'origine artificielle, livresque et scolaire de ses nuées et de ses
fumées.
Pourquoi ne pas laisser son nom à l'espérance ? Pourquoi du juste
orgueil des espaces terrestres et célestes vaincus, de la nature
maîtrisée et humanisée, vouloir à toute force exprimer un dogme que
rien n'autorise ?
Mes Idées politiques, A.
Fayard et Cie, 1937, pp. 85 à 92.
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