Lectures nationalistes

Des classiques du nationalisme aux grands textes retrouvés, ils sont tous issus de la bibliothèque personnelle de nos militants.

Liste des textes :

- L'homme est un animal sociable par Aristote
- Le gouvernement du nombre par Charles Maurras

- Sur la route du progrès par Maurice Bardèche
- La Droite et la Gauche par Jacques Ploncard d'Assac
- Désobéissance aux règles de la vie par le Dr Alexis Carrel
- L'ethnie et la nation par Aymeric Chauprade
- Vivre habituellement par Henri Massis
- Le Progrès par Charles Maurras

L'homme est un animal sociable

Par Aristote

  L'association composée de plusieurs bourgades forme une cité parfaite, possédant tous les moyens de se suffire à elle-même, et ayant atteint pour ainsi dire le but de toute société. Née, uniquement du besoin de vivre, elle existe pour vivre avec aisance et abondance. C'est pourquoi l'on peut dire que toute cité est le fait de la nature, puisque c'est la nature qui a formé les premières associations ; car la cité, ou société civile, est la fin de ces associations. Or la nature des êtres est leur fin ; car l'état où se trouve chaque être à partir du moment de sa naissance jusqu'à son parfait développement, voilà ce que nous appelons la nature de cet être, de l'homme, par exemple, du cheval, de la famille. En outre le but pour lequel il a été créé est pour lui ce qu'il y a de plus avantageux et de meilleur ; en effet la condition de se suffire à soi-même est la fin de tout être et ce qu'il y a de meilleur pour lui. Il est donc évident d'après cela que la cité est le fait de la nature et que l'homme est naturellement un animal politique. Celui qui, par sa nature et non par l'effet de quelques circonstances, n'est pas tel est une créature dégradée ou supérieure à l'homme. Aussi Homère, pour désigner un homme qui ne mérite que l'indignation et le mépris de ses semblables, l'appelle-t-il insociable, ennemi des lois, sans foyer, sans pénale ; car celui qui a une telle nature est ordinairement avide de combats. Il est comme les oiseaux de proie incapable de se soumettre à aucun joug. Il est facile de voir pourquoi l'homme est, plus que les abeilles ou toute autre espèce vivant dans un état d'agrégation, un animal politique c'est-à-dire fait pour la société. Comme nous l'avons dit, la nature ne fait rien en vain. Or, seul entre tous les animaux, l'homme possède la raison. D'ailleurs, les inflexions de la voix sont les signes des sentiments pénibles ou agréables, et c'est pour cela qu'on les retrouve même dans les autres animaux ; car leur nature les rend du moins capables de ressentir le plaisir et la peine et de se les manifester les uns aux autres ; mais le langage a pour but de faire connaître ce qui est utile ou nuisible et par conséquent aussi ce qui est juste ou injuste. En effet ce qui distingue essentiellement l'homme des autres animaux, c'est qu'il a le sentiment du bien et du mal, du juste et de l'injuste. Or la communication de ces sentiments constitue la famille et la cité.

Politique, trad. Barré.

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Le gouvernement du nombre

par Charles Maurras
 

 
La démocratie est le gouvernement du Nombre. (...)
  Il faut exclure le principe du gouvernement du nombre, parce qu'il est absurde dans sa source, incompétent dans son exercice, pernicieux dans ses effets. Nous prions nos contradicteurs de prendre garde à ces mots : " principe du gouvernement ", surtout à principe.
  Car, si, sous le nom de gouvernement du nombre, vous parlez d'autre chose, si vous donnez au nombre un maître, un souverain - loi divine ou humaine, loi abstraite ou vivante, - vous pouvez dire : " J'ai associé le nombre au gouvernement ", vous ne pouvez pas dire que le nombre est le gouvernement, car ce gouvernement serait gouverné lui-même,  selon votre propre langage, par un maître, par un guide, par une règle autre que lui. Cela peut être mieux, cela peut être pis, c'est autre chose, à coup sûr, c'est autre chose qu'un gouvernement ayant son principe dans le nombre.
  Or, c'est de ce dernier dont nous voulons parler ; il est seul en discussion.
  Donc, nous respectons trop le peuple pour aller lui dire : Il suffit de compter les voix des incompétents, pour résoudre les questions d'intérêt très général qui exigent de très longues années d'étude, de pratique ou de méditation. Ou bien : Il suffit de recueillir et d'additionner les suffrages des premiers venus pour réussir les choix les plus délicats.
  Nous aimons trop le peuple pour aller lui chanter ces choses. L'amour et le respect du peuple nous permettent de proposer au peuple, j'entends à l'ensemble des citoyens organisés, la gestion des intérêts où il est compétent, ses intérêts locaux et professionnels. Le même sentiment nous oblige à lui refuser la gestion des intérêts généraux de la nation, je dis de la nation française, parce que ces intérêts sont beaucoup trop complexes pour être également et clairement sensibles à la pensée de tous.
  Prise en fait, " la démocratie c'est le mal, la démocratie c'est la mort ". Le gouvernement du nombre tend à la désorganisation du pays. Il détruit par nécessité tout ce qui le tempère, tout ce qui diffère de lui : religion, famille, traditions, classes, organisation de tout genre. Toute démocratie isole et étiole l'individu, développe l'Etat au-delà de la sphère qui est propre à l'Etat. Mais, dans la sphère, où l'Etat devrait être roi, elle lui enlève le ressort, l'énergie, même l'existence : " Nous n'avons plus d'Etat, nous n'avons que des administrations ", la belle parole de M. Anatole France se vérifie partout où l'erreur démocratique affecta les institutions et les lois. C'est un fait que la démocratie corrompt tout. Nous le disons au peuple, parce que cela est.
  Dire au peuple ce qui n'est pas serait lui manquer de respect. Lui débiter des fables pernicieuses, c'est tantôt le haïr, tantôt le mal aimer. Profiter, pour lui faire ce mensonge, de la confiance naïve qu'il a voulu placer en vous, c'est abuser de lui, le trahir et vous dégrader vous-même. Voilà pourquoi nous prenons le peuple à témoin de la vivacité de notre haine pour la démocratie et pour ce principe, absolument faux, de la souveraineté du Nombre. Notre honneur est en cause, en même temps que la sécurité française et tous les autres biens publics.

La Politique religieuse, Nouvelle Librairie Nationale, 1912, pp. 410 à 413.

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Sur la route du progrès

par Maurice Bardèche

 
Pour bien des gens, la disparition des qualités viriles, ou plus exactement leur dévaluation, n'est qu'un accident transitoire, qui n'est ni aussi désastreux qu'on le dit, ni aussi inséparable, ni aussi complet. Ils attestent les parachutistes qui leur ont fait grand peur et les astronautes qui leur inspirent une grande admiration. Je leur concède bien volontiers que le courage, les tireurs d'élite, et les recordmen n'ont pas tout à fait disparu du monde où nous vivons. Je ne voudrais toutefois pas qu'ils se laissent prendre à ces apparences qui sont fort peu représentatives de notre tournure d'esprit. Et je souhaiterais qu'ils voient un peu mieux les conséquences de ce qu'ils ont accepté.

  Car, d'abord, ce que l'aggiornamento de la civilisation nous invite à rejeter, c'est toute une partie instinctive, il faudrait dire animale de l'homme qui était, nous ne le comprenons pas assez, une de ses armes contre le machinisme et l'uniformisation.

  Le courage, l'endurance, l'énergie, l'esprit de sacrifice même, sont chez l'homme des qualités de " bête ", de robustes et primitives qualités de mammifères qui le classent parmi les animaux nobles qui survivent par leur force et leur intelligence. Je me demande si la loyauté même, si étrangère aux animaux, n'est pas une de ces qualités pour ainsi dire biologiques : on naît avec une certaine noblesse dans le sang. Ces qualités tout animales ont fixé autrefois le classement des hommes. A l'origine des castes que toutes les grandes civilisations ont établies, il n'y a rien d'autre que leur existence et leur transmission. Ces qualités n'appartiennent pas exclusivement à ce qu'on appelle dans notre histoire la " noblesse d'épée ". Ce sont aussi les qualités des pionniers, celles des bâtisseurs de villes, celles des reîtres et des légionnaires : et ce sont aussi celles du peuple quand une cause ou une nécessité lui met les armes dans les mains. Il n'y a rien de grand dans l'histoire des hommes qu'on ait fait sans que ces qualités du sang y aient quelque part. Je ne vois que les premiers chrétiens qui les aient refusées, passagers parmi les hommes comme sur une terre étrangère, indifférents à tout sauf à ce qu'ils diraient devant leur Juge.

  Cette part instinctive de l'homme, cette part animale de lui-même, le ramène sans cesse à lui et par là elle lui sert de défense, elle est même sa terre d'élection à la fois contre les dénaturations intellectuelles qu'on cherche à lui imposer et aussi contre le gigantisme et les cancers qui naissent de la civilisation industrielle. Elle lui rappelle sa vocation paysanne, sa vocation familiale, sa vocation de défenseur et de petit souverain de sa maison et de son champ, elle le remet à tout moment à " l'échelle humaine ". Et, par ce rapport et ce retour, elle le protège contre l'inondation qui naît périodiquement des passions des hommes, contre le déchaînement planétaire de la cupidité ou des idéologies. Nous avons tous en nous la barque de Noé, mais nous n'avons qu'elle.

  C'est cet appel au plus profond de nous-mêmes qui a été brisé à notre insu en même temps qu'on dévaluait les qualités par lesquelles il s'exprime. Au contraire, le vainqueur dans la guerre de religion qui s'est déroulée est le pédantisme progressiste.

  Il nous impose, pour commencer, une définition abstraite et rationnelle de l'être humain, il en déduit les croyances qui doivent alors logiquement s'imposer à tous et créer chez tous les hommes des réactions communes, il définit une conscience équipée et guidée artificiellement et, pour ainsi dire, industriellement, et enfin, en application de ces croyances, il élabore les modes de vie que l'homme doit accepter s'il veut devenir un produit normalisé de la société industrielle, et aussi la mentalité qu'il doit acquérir pour être parfaitement dépersonnalisé et devenir l'homme grégaire dont une civilisation fonctionnelle a besoin.

  C'est cette refonte totale de notre vie que la plupart des gens n'aperçoivent pas, car ils ne voient pas les liens entre ces deux domaines du pédantisme progressiste. L'uniformisation des existences leur paraît un effet inéluctable de la civilisation industrielle, l'alignement conformiste, un effet transitoire de la propagande. En réalité, ces deux résultats proviennent de l'application d'un même mécanisme de l'abrutissement, il s'agit dans les deux cas d'une rationalisation de l'être humain, qui porte sur la vie extérieure d'une part et sur la vie intérieure d'autre part, et qui a pour objectif le descellement, l'extirpation et la destruction de toute personnalité.

Sparte et les sudistes, Les Sept Couleurs, 1969, pp. 19 à 22.

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La Droite et la Gauche

par Jacques Ploncard d'Assac

 
Lorsqu'en juillet 1789, les membres de la Constituante, partisans du maintien de l'autorité royale, prennent l'habitude de siéger du côté droit de l'Assemblée rejetant ainsi leurs adversaires du côté gauche, personne ne se doute de la fortune prodigieuse qui attend ces deux mots : la Droite et la Gauche.
  Ils ont, à l'origine, une signification limitée à l'opposition autorité-liberté qui s'affirme à la Constituante et, encore à notre époque, pour beaucoup de gens, ils ont conservé ce sens. Or, si l'on y regarde de plus près, ils ont perdu en réalité leur signification première et l'on pourrait même dire que leur sens s'est trouvé inversé. La gauche, non seulement n'est pas adversaire du principe d'autorité, mais ce sont les communistes qui parlent de "dictature" du Prolétariat et les libéraux qui se trouvent à droite. Il est vrai qu'ils le sont dans la mesure où il n'y a plus de place sur les bancs de gauche ...
  En réalité, le principe d'autorité ne peut servir de critère pour différencier la droite et la gauche. Et ceci depuis plus longtemps qu'on ne le croit, car, enfin, Robespierre était-il un homme de droite ou un homme de gauche ?
  Qu'est-ce donc, alors, qui différencie la droite et la gauche, dans la mesure où ces expressions ont un sens authentique et non pas polémique ?
  C'est par rapport à l'ordre naturel que les deux notions peuvent se définir. L'homme de droite - au sens authentique du mot - est celui qui reconnaît l'existence d'un ordre naturel dont il lui importe de découvrir les lois pour conformer son comportement politique aux nécessités qui lui sont imposées par sa nature.
  "L'homme de droite, a dit le professeur De Corte, est l'homme qui accepte la condition humaine".
  Il y a des lois qui régissent l'ordre naturel des Sociétés d'une manière inélectuble et les sociétés s'effondrent lorsqu'elles les violent, comme l'individu tombe lorsqu'il enfreint les lois de l'équilibre.
  Mais l'homme ne connaissant pas d'instinct les lois qui régissent les sociétés, il doit les rechercher, les découvrir par l'étude des conséquences de tel ou tel comportement des sociétés au cours des temps et cette recherche est du même ordre que celle du savant dans son laboratoire, qui tire des lois de la constance de certains phénomènes obtenus à partir de situations semblables et répétées. C'est ce qu'en sociologie on appelle l'empirisme organisateur.
  En face de l'attitude de la droite authentique, cherchant, par la méthode de l'empirisme organisateur, à découvrir les lois qui régissent la société, nous trouvons la gauche qui oppose à cette conception la volonté humaine, comme si celle-ci pouvait plier à son gré les lois naturelles. C'est un peu le procédé du fakir qui se couche sur la planche à clous et n'en ressent point la blessure, mais il y a peu de fakirs et normalement le clou vous entre dans la chair, vous blesse et vous fait crier. La loi naturelle n'est donc pas détruite par la volonté du fakir.
  De même en politique, il ne sera pas permis de déduire d'une réussite, temporaire ou locale, d'une société démocratique pour conclure que la loi du nombre est bonne en soi, parce que l'observation, la critique historique de l'empirisme organisateur - et aussi, hélas, notre expérience vécue - nous apprennent, ainsi que notre raison, que la loi du Nombre est essentiellement mauvaise, parce que négatrice de l'élite et destructrice de la hiérarchie.
  M. Maurice Jallut a très bien observé que l'homme de droite "reconnaît la possibilité d'un progrès, mais ce progrès ne sera jamais obtenu que par une meilleure connaissance des lois naturelles qui forment les sciences sociales et politiques. Comme tout savant, le vrai sociologue sait que, pour mieux commander à la nature, il faut d'abord lui obéir (...) Tout homme d'Etat qui propose une réforme doit savoir les réactions qu'elle entraînera, de façon qu'on sache si elle ne présente pas plus de dangers que d'avantages. Or, ces réactions ne peuvent être connues que par des expériences antérieures et comparables".
  L'homme de gauche, en identifiant la réalité à sa volonté, ne veut connaître d'autres limites que son imagination créatrice. L'expérience ? Il la rejette, elle ne peut que le troubler dans l'élaboration du droit qu'il prétend établir.
  On voit, par là, que l'opposition: droite-gauche ne tourne pas du tout autour du principe d'autorité qui n'est jamais qu'un moyen, mais un moyen pour quoi ? Pour établir la société selon la loi naturelle ou selon le volontarisme démocratique ?
  Voilà qui modifie complètement le problème autorité-liberté. Droite et Gauche peuvent se servir de l'une ou de l'autre selon les circonstances, et l'autorité, comme la liberté - qui n'est d'ailleurs qu'une autorité arrivée à son point limite - ne se justifie pas par elle-même, mais par la conception de l'ordre social à laquelle elle est associée.
  La querelle droite-gauche n'est donc pas, dans sa signification profonde, une dispute sur le plus ou moins d'autorité qui doit être accordé à l'Etat, ou sur une attitude déterminée en faveur du libéralisme économique ou du socialisme, ou encore sur le cléricalisme ou la libre-pensée. L'opposition est beaucoup plus fondamentale.
  Il n'y a nul compromis possible entre la gauche et la droite parce qu'il ne s'agit pas d'une question de sentiments, de soif de la justice ou de la tyrannie. Il s'agit de savoir si l'homme peut fabriquer des lois selon son désir ou s'il n'a d'autre liberté que de découvrir la Constitution naturelle qui lui convient et lui convient seule.
  En tant qu'être pensant, l'individu peut "s'opposer à la nature"; il peut, en effet, "se former des choses une idée qui le mette en conflit avec elles", mais quel est le résultat ? Bourget nous le dit: "Les choses obéissant à des lois nécessaires, toute erreur au sujet de ces lois devient un principe de souffrance pour celui qui la commet". Et cela concerne l'individu dans son sort personnel, comme dans sa destinée sociale. La loi de la gravité des corps existe aussi pour le corps social. Comme disait Drumont: "On tombe par où l'on penche, voilà la loi".
  M. Maurice Jallut a montré qu'il n'y avait pas seulement entre l'empirisme organisateur et le volontarisme démocratique une différence de méthode, mais qu'"à regarder de plus près on s'aperçoit vite que ce qui les sépare est bien plus profond. En acceptant sa condition humaine, l'homme de droite reconnaît ses limites. Il fait acte d'humilité chrétienne. Au contraire, l'homme de gauche qui croit pouvoir façonner la constitution de la société en obéissant à sa seule raison déifie cette raison et se déifie lui-même. La pensée de gauche succombe à l'orgueil humain. Il lui a bien fallu déclarer que l'homme était naturellement bon, puisqu'il était capable de faire une société parfaite. L'homme de gauche est donc amené à nier le péché originel et les servitudes qu'il impose à l'humanité".
  Observation essentielle que les esprits attentifs avaient déjà faite devant le déroulement de la Révolution française.
  Joseph de Maistre avait parlé, non sans raison profonde, du "caractère satanique" qui la distinguait, disait-il, "de tout ce qu'on a vu et peut-être de tout ce qu'on verra".
  L'empirisme organisateur va-t-il nier tout rôle à la raison ? Opposer raison et expérience ? Point du tout.
  "L'empirisme, dit M. Jallut, s'il se veut organisateur, ne peut se borner à accumuler des faits d'expérience; il doit savoir les juger, les apprécier et rechercher dans la constance de leurs rapports, l'origine des lois naturelles; et cela c'est bien une oeuvre de la raison qui faisant en quelque sorte un retour sur elle-même trouve sa limite dans une réalité qu'elle découvre mais ne crée pas. Ce n'est donc pas la raison que l'on doit condamner mais la prétention de lui faire énoncer des vérités qu'elle dégage de son propre fond au lieu de les apprendre de l'expérience".

Critique nationaliste, La Voix de l'Occident, n°13, pp. 7 à 11.

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Désobéissance aux règles de la vie

Par le Dr Alexis Carrel

 
Chacun éprouve le désir de vivre suivant sa fantaisie. Ce désir est inné chez l'homme ; mais, dans les nations démocratiques, il s'exacerbe étrangement, et a fini par acquérir une intensité vraiment morbide. Ce furent les philosophes du siècle des lumières qui intronisèrent en Europe et en Amérique ce culte aveugle de la liberté. Au nom de la raison, ils jetèrent le ridicule sur les disciplines traditionnelles. Ils rendirent ainsi toute contrainte absurde ou odieuse. Alors commença la période finale de la lutte contre les règles auxquelles nos ancêtres soumettaient leur conduite ; règles qui venaient à la fois de l'expérience dûment acquise par l'humanité au cours des millénaires, et de la morale évangélique.
  A la vérité, notre émancipation commença il y a plus de quatre cents ans. Cependant, malgré l'immense effort du dix-huitième siècle, elle s'achève à peine aujourd'hui. Car son succès ultime dépend du progrès de la connaissance scientifique. Pour jouir de la liberté intégrale, il fallait non seulement s'affranchir des conceptions anciennes, mais aussi obtenir la maîtrise du monde matériel. Et cette maîtrise ne pouvait nous être donnée que par la science. Or, la science eut une enfance difficile et lente, sa maturité ne date que d'hier. C'est pourquoi nous avons tardé si longtemps à proclamer notre indépendance des habitudes ancestrales de la vie et de la pensée.
  Cette révolte a une longue histoire. Elle débuta pendant la Renaissance. A cette époque, un événement, en apparence insignifiant, se produisit. Copernic montra que la terre n'est qu'un satellite du soleil. Alors le monde de Ptolémée s'écroula ; et la terre fut dépossédée de sa position prééminente de centre de l'univers. L'Eglise s'émut avec juste raison ; mais en vain. Le procès de Galilée exagéra encore l'importance de cette révolution. Le monde d'Aristote, de saint Thomas d'Aquin, de Dante, cessa d'exister ; ce monde si logique, si complet, si confortable où l'homme ne passait sur la terre que pour se préparer à la vie future, où le paradis et l'enfer se trouvaient à notre portée.
  De même que le ciel, la terre acquit une troublante ampleur. Déjà Marco Polo avait révélé à l'Occident l'immensité fabuleuse de l'Asie. Devant Christophe Colomb s'était ouvert le Nouveau Monde. Vasco de Gama avait trouvé la route des Indes. Il y eut une merveilleuse floraison d'aventuriers, de conquérants, de pionniers, d'apôtres. La richesse de l'Europe s'accrut prodigieusement ; et aussi le désir de connaître et de maîtriser le monde matériel. L'ère de la science commença. Peu d'années avant l'avènement de Machiavel, de Copernic et de Luther, Gutenberg avait découvert l'imprimerie. Les idées nouvelles se diffusèrent donc avec rapidité. A côté des affirmations de la philosophie et de la religion apparut la certitude que donne l'observation systématique des phénomènes. La clarté des concepts scientifiques s'opposa à la lumière non intellectuelle de la foi. Dieu, ses anges et ses saints s'éloignèrent de nous. Alors débuta la corrosion de l'armature qui avait pendant si longtemps maintenu nos aïeux du moyen âge dans un état de paix spirituelle et sociale inégalé jusqu'alors. Les attaques de Luther avaient profondément ébranlé l'autorité de l'Eglise sur les individus et sur les peuples. La chrétienté se divisa. Les nations d'Europe se formèrent. Ainsi fut semée la graine qui, après plusieurs siècles d'incubation, engendra la guerre entre toutes les nations du monde et le chaos universel.
  D'une façon analogue, les germes de la division s'implantèrent au sein de la conscience individuelle. Le conflit de la foi, de la philosophie et de la science mit le trouble dans l'âme des hommes d'Occident. Il n'y eut plus de règle indiscutable pour la conduite de la vie et la discipline morale se relâcha. La beauté de l'art et de la poésie fut préférée à celle de la vertu. La volonté cessa de se tendre vers l'au-delà. Elle limita son effort à l'acquisition des biens de ce monde. Comme l'avait proclamé audacieusement Machiavel, le but de l'existence humaine est, non pas Dieu, mais le profit. Alors commença l'ascension des forces économiques vers le pouvoir suprême.
  Néanmoins, les anciennes coutumes ne se disloquèrent pas immédiatement de façon complète ; car les peuples d'Europe étaient profondément imprégnés de christianisme. Ils se souvenaient encore d'avoir construit les cathédrales gothiques. Et le clocher qui s'élève au-dessus du village symbolisait véritablement une aspiration des communautés humaines vers le divin. Il fallut plusieurs siècles à la raison pour obscurcir la foi. En outre, la dureté de la lutte pour l'existence interdisait l'abandon des règles de conduite indispensables à la survivance de la race. La technologie ne se perfectionna que lentement. Néanmoins, elle tendait de plus en plus a créer des conditions de vie permettant à l'homme de se comporter suivant son caprice. En même temps, la sourde lutte de la philosophie et de la science prit une acuité nouvelle. Dans le domaine de la matière inerte, la science triompha ; elle engendra le peuple des machines et nous donna la maîtrise de la terre. Mais dans le domaine de l'humain, c'est-à-dire de la conduite individuelle et sociale, elle fut vaincue. Les constructions logiques de l'esprit eurent le pas sur les données de l'observation et de l'expérience. Les idéologies furent préférées aux concepts scientifiques et à la morale religieuse. Pascal fut abandonné ; à la suite de Descartes, on se figura que la clarté d'une idée est la preuve de sa vérité. Dès lors, toute idéologie logique, toute fantaisie de l'intelligence, pourvu qu'elle fût rationnelle, parut digne de servir de base à la conduite de la vie. Personne ne comprit que, pour être durable, une civilisation doit s'édifier, non sur des principes philosophiques, mais sur des concepts scientifiques de l'être humain et de son milieu.
  Les tendances symbolisées par Machiavel, Luther et Galilée cheminèrent obscurément dans l'esprit des hommes pendant de nombreuses années. Ce ne fut qu'au dix-huitième siècle qu'elles se manifestèrent au grand jour. A ce moment, sous l'influence de Voltaire et des encyclopédistes, elles prirent définitivement leur essor. C'est au nom de ces symboles que les Etats-Unis proclamèrent leur indépendance. Il fut reconnu que le pouvoir des gouvernants dépend du consentement des gouvernés, et que chaque individu est libre de poursuivre le bonheur comme il lui plaît.
  En même temps, la révolution industrielle s'étendait rapidement sur l'Angleterre. Adam Smith exposa de façon retentissante, dans son livre The Vealth of Nations, la religion nouvelle. L'homme d'affaires devint une sorte de bienfaiteur public. Par une étrange jonglerie, la liberté illimitée de quelques-uns dans l'acquisition de la richesse fut considérée comme la condition du bonheur de tous.
  A cette époque aussi, Lavoisier fondait la chimie moderne. C'était l'aube de la liberté, de la prospérité et du triomphe de la science. L'avenir s'ouvrait plein de promesses.
  La Révolution française éclata. L'aristocrate fut remplacé par le bourgeois, et la féodalité militaire par la féodalité capitaliste. Le libéralisme économique commença son ascension ; ascension qui se poursuivit de façon triomphale depuis Waterloo jusqu'à la Grande Guerre. Pendant cette même période, la science transformait les modes de la vie et de la pensée. D'autre part, la religion se montrait incapable de résister aux attaques du rationalisme. Sous l'influence de facteurs inextricablement mêlés tels que la déchristianisation, le développement de la technologie, l'augmentation de la richesse, le confort, l'automobile, le cinéma et la radio, le ton moral de la société s'abaissa de plus en plus. Le moment était venu pour les civilisés de jeter par-dessus bord les derniers restes des disciplines ancestrales.
  Dans l'émolliente douceur de la vie moderne, la masse des règles traditionnelles qui donnaient de la consistance à la vie s'est désagrégée, comme se désagrège au printemps la surface gelée d'un fleuve. Cette désagrégation est aussi évidente dans l'individu que dans la famille et dans la société. Nous sommes libérés du dur effort qu'imposaient à nos muscles, à nos organes, à nos systèmes adaptifs et à notre esprit, la nécessité d'arracher à la terre la nourriture quotidienne, le danger de la famine, la difficulté des communications à travers les forêts, les montagnes et les marécages. Nous n'avons plus à lutter de façon incessante contre le froid, la chaleur, la sécheresse, le vent, la pluie, la neige. Nous ne redoutons plus la longueur des nuits d'hiver ou l'isolement dans la campagne inaccessible. La science a diminué de façon miraculeuse l'âpreté du combat pour la vie de chaque jour. Nous sommes nourris, vêtus, abrités, éclairés, transportés et même instruits par le travail des machines. Grâce aux progrès de la technologie, la plupart des contraintes que nous imposait le monde cosmique ont disparu, et en même temps, l'effort créateur de la personnalité que ces contraintes demandaient.
  Avec autant d'empressement que cette lutte contre le milieu, nous avons abandonné la lutte contre nous-mêmes. Sans prendre la peine de nous demander si les règles traditionnelles de la conduite n'étaient pas nécessaires à la réussite de la vie individuelle et collective, nous nous sommes émancipés de toute discipline morale. La frontière du bien et du mal s'évanouit au milieu du brouillard des idéologies, du caprice et des appétits. Dans la cité antique comme dans la cité moderne, la morale était liée à la religion. Quand les sophistes détruisirent en Grèce la croyance aux dieux de l'Olympe, et la crainte qu'ils inspiraient, chacun se conduisit au gré de sa fantaisie. Les règles morales qui avaient dès le berceau, formé l'âme de la civilisation d'Occident, étaient fondées sur la croyance en une vie future, sur la révélation divine, sur les dogmes de l'Eglise, et l'amour du Christ. Naturellement, elles ne survécurent pas à la disparition de la foi.
  En même temps qu'aux préceptes évangéliques, nous avons renoncé à toute discipline intérieure. Les générations nouvelles ignorent même qu'une telle discipline ait jamais existé. Tempérance, honneur, véracité, responsabilité, pureté, maîtrise de soi-même, amour du voisin, héroïsme, sont des expressions désuètes, des mots dépourvus de sens qui font sourire les jeunes. Les croyances religieuses, quand elles sont sincères, attirent le même respect que les pièces rares d'un musée. Sans doute, dans les groupes restés catholiques, parle-t-on volontiers de charité, de justice, de vérité ; mais, à l'exception de rares fidèles, personne n'observe plus ces principes dans la vie de chaque jour. Pour l'homme moderne, il n'y a guère d'autre règle de conduite que le bon plaisir. Chacun s'enferme dans son égoïsme comme le crabe dans sa carapace et cherche comme lui à dévorer son voisin. Les relations sociales élémentaires se sont profondément modifiées ; la division règne partout ; le mariage a cessé d'être un lien permanent entre l'homme et la femme. Ce sont à la fois les conditions matérielles et psychologiques de l'existence moderne qui ont créé le climat propice à la désintégration de la vie familiale. Les enfants sont considérés à présent, comme une gêne, sinon comme une calamité. Ainsi s'achève l'abandon des règles que dans le passé les hommes d'Occident avaient eu le courage et la sagesse d'imposer à leur conduite individuelle et sociale.

Réflexions sur la conduite de la vie, Librairie Plon, 1950, pp. 1 à 8.

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L'ethnie et la nation

Par Aymeric Chauprade

  L'ethnie - de ethnos, peuple - est un groupement de familles qui possède une structure familiale, économique et sociale homogène et dont l'unité repose sur une langue, une culture, et une conscience de groupe commune. Le Dictionnaire de science politique précise : "contrairement à la race, l'ethnie ne se caractérise pas par référence à des critères biologiques, auxquels sont généralement préférés des critères de type culturel - langue, histoire, croyances, habitudes de vie et surtout sentiment de commune appartenance." Définition pour le moins étrange, car elle ne prend pas en compte la dimension de reproduction close que revêt justement toute réalité ethnique.

  Par ethnie nous posons ici une communauté humaine :
 - qui a pour origine un groupement de familles ou un clan ;
 - qui partage une même langue, ou dialecte ;
 - qui dispose d'un tronc commun en matière de culture - système de croyances, de valeurs, d'idées - ;
 - qui a traversé les âges en se reproduisant davantage par croisements internes que par croisements externes - faiblesse des apports ethniques extérieurs.
  Le caractère génétiquement clos de l'ethnie ne signifie pas que celle-ci soit imperméable aux variations exogènes et aux variations endogènes - les combinaisons et les mutations générant en effet des évolutions.
  C'est l'idée de nation qui suscite le plus de définitions différentes. Rappelons l'opposition qui est classiquement faite entre les conceptions du philosophe allemand du XVIIIe siècle Herder et du philosophe français du XIXe siècle Renan.
  Pour Herder, la providence a admirablement séparé les nations, non seulement par des forêts et des montagnes mais surtout par les langues, les goûts et les caractères. Chaque nation fait donc figure d'organisme disposant d'une histoire propre qui se transmet en héritage ;
  Renan, un siècle plus tard, dans Qu'est-ce qu'une nation ?, soutient qu'une nation ne dépend ni d'une race particulière, ni d'une langue, ni d'une religion, ni d'intérêts économiques partagés, ni encore de la géographie ; la nation est une "âme, un principe spirituel" qui suppose un passé mais nécessite dans le présent un consentement et le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. "L'existence d'une nation est un plébiscite de tous les jours". C'est la conception républicaine française, qui sous-entend d'ailleurs que si le désir clairement exprimé de continuer la vie commune disparaissait par abandon de la souveraineté, la nation disparaîtrait alors avec l'absence de plébiscite.
  Cette opposition est presque devenue un paradigme ; en réalité, en France comme en Allemagne, on trouve des partisans des deux modèles. Il serait plus juste de remarquer que l'on a d'un côté une conception républicaine de la nation, que l'on retrouve tout autant chez Renan que chez le géographe Jacques Ancel, le sociologue Marcel Mauss ou le constitutionnaliste Maurice Hauriou, mais qui n'est pas représentative de la manière dont la majorité des hommes de la planète regardent l'appartenance nationale, et de l'autre une conception organique, largement majoritaire dans le monde, y compris parfois dans des régimes d'inspiration marxiste. Pour Staline, "la nation est en effet une communauté stable, historiquement constituée, de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique se traduisant par l'unité de culture". La politique des nationalités de Staline sera fondée sur le principe "une ethnie, un territoire", le critère déterminant de l'ethnie étant pour Staline la langue ; le critère religieux est, quant à lui, banni du mode de différenciation identitaire pour une raison que l'on explique aisément : la religion particularise, mais elle universalise tout autant. Aux yeux des marxistes, elle peut donc apparaître comme un système de valeurs concurrent de la révolution marxiste. En d'autres termes, Staline veut fabriquer des nationalistes à l'intérieur de l'U.R.S.S. qui travailleront ensuite au dépassement des nationalités et à la fondation d'un homo sovieticus. D'autre part, une partie de l'U.R.S.S. empiète sur le monde musulman. Il y a un véritable danger aux yeux de Staline de voir se constituer une unité de pensée islamique qui ferait le terreau de l'anticolonialisme russo-soviétique dans le Caucase et en Asie centrale.
  La conception de la nation la plus courante dans le monde repose donc sur des critères observables : ethnie, langue. Mais elle repose aussi sur un sentiment d'adhésion, c'est-à-dire un sentiment national qui, lorsqu'il revêt un corpus doctrinal, est un nationalisme.
  L'étude de l'histoire de France permet d'y apercevoir très tôt, au cours du Bas Moyen-âge, la formation d'un sentiment national. La plupart des médiévistes sont d'accord pour dire que ce sentiment d'appartenir à un même ensemble, qui dépasse le fief, et prend réalité dans la royauté nationale, est contemporain de la constitution cohérente d'un territoire national. Certains diront que du XIIIe siècle date l'apparition de ce sentiment. D'autres pourront repousser encore l'apparition du sentiment national dans les profondeurs de l'histoire. Car après tout, ne peut-on pas penser que le nationalisme franc du VIIe siècle mérovingien est la source première de notre nationalisme français ?

  Nous ne ferons pas de différence, en géopolitique du moins, entre les notions de peuple et de nation. Par nation, nous entendons de manière imagée un corps et une âme qui désirent vivre libre.
  - Un corps constitué par une ethnie ou un rassemblement d'ethnies qui formaient le peuplement originel au moment où ils prirent conscience ensemble d'un destin commun ;
  - Une âme : un sentiment commun qui s'est forgé à l'épreuve de l'histoire et par la volonté d'un système politique renouvelé ;
  - dont l'objectif de maturité est le stade d'Etat-nation souverain, c'est-à-dire la prise en main de son propre destin collectif.
  Comme une personne, la nation a conscience de son être, de ses caractéristiques propres. Elle est un être communautaire doté d'une âme ; elle vise normalement à l'état de liberté.

  En géopolitique, l'ethnie et la nation ne font sens que dans leur rapport à l'Etat. L'Etat peut être national, multinational, ou multi-ethnique.
  - Etat-nation : une nation est rassemblée sur un seul et même territoire étatique. Ce type d'Etat ne peut être concentré que sur son développement. La France est un Etat-nation au moins depuis la fondation capétienne.
  - l'Etat multinational, multi-ethnique est un Etat qui inclut des ensembles humains multiples aux solidarités culturelles, linguistiques ou même ethniques qui peuvent être tournées vers l'extérieur des frontières de l'Etat lui-même. Cet Etat est donc potentiellement divisible sous l'influence de puissances extérieures.
  L'Etat yougoslave est un modèle dramatique d'Etat multinational, de société multi-ethnique ; son éclatement s'explique par les contradictions fortes de ses identités plurielles et par les actions exercées par des puissances étrangères dans le but d'exacerber les divisions entre les peuples yougoslaves. D'autres exemples sont fournis par le continent africain où les Etats sont bien souvent multi-ethniques.
  L'immigration est une réalité géopolitique que l'on peut définir comme un phénomène de territorialisation extra-ethnique sur un territoire initialement homogène du point de vue ethnique. La France, originellement peuplée par l'ethnie française, connaît ainsi aujourd'hui un important phénomène de territorialisation d'ethnies extra-européennes en passe de modifier en profondeur sa culture. Le développement récent de conceptions communautaristes qui révèle l'échec d'une assimilation de populations numériquement trop importantes ouvre la voie au passage d'une France Etat-nation - avec sa capacité d'absorption d'éléments étrangers minoritaires au fil des époques - à une France pluri-ethnique voire pluri-claniques.
  Par opposition à la nation, l'empire est un Etat dirigé par une dynastie et une administration mono-ethnique ou pluri-ethnique qui exercent leur pouvoir sur un territoire comprenant d'autres clans, ethnies, nations, ou communautés religieuses, se trouvant dans un rang inférieur.
  Dans l'Empire ottoman, la dynastie était ottomane, majoritairement turque du point de vue ethnique, mais néanmoins non réductible à l'ethnie turque. L'administration d'empire s'exerçait au détriment des communautés dhimmis non musulmanes - des chrétiens et des juifs, mais aussi des hérésies de l'islam réfugiées à l'écart des villes de l'Empire, et des nationalismes en formation dans les Balkans ou le monde arabe.

  D'où vient cette opposition entre la nation et l'empire ? Du fond des âges. De l'opposition entre la Grèce et l'Iran. Dès le IIIe millénaire avant notre ère, apparurent des empires édifiés par l'Egypte, Babylone, l'Assyrie. Toutefois, l'expression impériale la plus achevée fut celle des Achéménides : un empire pluri-ethnique posant un Etat au-dessus d'ethnies. A ce prototype de l'empire qu'est l'Iran s'oppose, à l'époque des Guerres Médiques, l'idée nationale défendue par les Grecs.
  L'une des conséquences tragiques de la conception impériale, à l'échelle de l'histoire, est que les réalités ethniques peuvent être balayées, déportées selon les intérêts de la logique impériale. L'Iran, de l'Antiquité jusqu'à nos jours n'a cessé de pratiquer le déplacement de populations de l'intérieur de l'Empire vers les frontières et cette politique est restée une caractéristique du mode de gouvernement iranien. Les Kurdes et les Azéris habitant les frontières occidentales de l'Iran furent déplacés aux XVIIe et XVIIIe siècles vers le Khorassan afin de défendre la frontière orientale des attaques ouzbeks. En mélangeant de force, en permanence, les populations peuplant les espaces compris entre le Caucase et l'Indus, la Mésopotamie et l'Oxus, la Caspienne et le Golfe persique, l'Iran a largement contribué à empêcher l'émergence de réalités nationales dans ces régions. Ces déportations, comme l'appui à la formation de grandes confédérations tribales multi-ethniques dans le Zagros, permirent à la logique impériale de l'Iran de traverser le temps et d'occuper une place centrale dans la région.
  Les drames du XXe siècle en Europe sont souvent décrits comme le produit des nationalismes et par conséquent des nations. Pourtant, à l'origine des guerres mondiales, on trouve d'une part la question balkanique qui est celle des deux grands empires, austro-hongrois et ottoman, et d'autre part la question de l'impérialisme allemand. Aucune des nations stabilisées dans leurs frontières depuis longtemps, qu'il s'agisse de la France ou de l'Angleterre ne fut responsable de ces guerres. On accuse parfois un capitalisme anglo-saxon qui aurait étouffé l'Allemagne : il ne faisait pourtant que jouer le jeu millénaire de la compétition économique mondiale, dans toute sa dureté ; on accuse la France d'avoir cherché à humilier l'Allemagne depuis le Traité de Versailles ; c'est encore le jeu millénaire des vainqueurs et des perdants. Ceux qui déclenchèrent la guerre furent ceux qui avaient une autre idée de la carte des frontières, une autre idée du sort des nationalités et de leur place. Ce furent les impériaux.
  "L'histoire qui admire le temps où chacune des fonctions sociales était remplie par des hommes d'une certaine nationalité - dans l'Empire ottoman par exemple - oublie que cette hétérogénéité était le résultat de conquêtes militaires et qu'elle excluait de la politique la majeure partie des populations. Renier la nation moderne, c'est rejeter le transfert à la politique de la revendication éternelle d'égalité", écrit Raymond Aron.
  Au service d'elle-même, une dynastie construit un empire ; au service d'une ethnie, elle édifie une nation qu'elle stabilise dans un territoire. L'une des permanences frappantes de l'Histoire, est celle du combat plurimillénaires entre l'empire et la nation, entre les Etats au service des conquêtes avides d'un clan et les Etats au service de la grandeur des peuples.
  L'histoire fut marquée par deux sortes de dynasties : celles qui servirent les autres - construisant alors des nations - et celles qui se servirent des autres - construisant alors d'éphémères empires. Souvenons-nous des mariages mixtes forcés sous Alexandre le Grand : le Macédonien rêvait d'un empire cosmopolite qui ferait de lui un Dieu ; il mourut d'épuisement à vingt-trois ans après avoir ruiné d'autres empires - le perse en particulier - ; son empire disparut avec lui. En comparaison, nos prudents Capétiens apparaissent bien pâles ; leur grandeur ne fut pas dans leurs exploits - ils en eurent tout de même - , mais dans l'oeuvre qu'ils laissèrent : au XVIIIe siècle, la France était la première puissance mondiale ; elle était plus prospère que ses voisins et le niveau de vie y était le plus élevé d'Europe. C'est d'ailleurs ce qui explique ce faible taux d'expatriation qui causa à la France la perte de l'Amérique et lui posa problème, au siècle suivant, face à l'Angleterre.

Géopolitique - Constantes et changements dans l'histoire, Paris, Ellipses, 3e édition 2007, pp. 224 à 229.

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Vivre habituellement

Par Henri Massis

 
J'entends M. Salazar me dire : " Pour moi, je n'ai qu'un but. Ce que je me propose, c'est de faire vivre le Portugal habituellement. " Habituellement, quel admirable mot ! Dans ce simple précepte, Salazar fait tenir toute la doctrine du vrai nationalisme. Car le nationalisme, ce n'est pas une volonté déréglée de puissance, bien au contraire ; c'est la volonté de maintenir et de développer dans une nation ce qui est nécessaire à la vie habituelle, à la vie commune. Vivre habituellement, comme M. Salazar aspire à faire vivre les siens, c'est " se sentir content de son pays, tel qu'on le voit ; être satisfait de son sang, tel qu'on l'entend couler dans ses veines ; y trouver cet élément de bien-être habituel, de fière euphorie, ethnique ou territoriale ", qui ne prédestine en rien aux ambitions déraisonnables. Vivre habituellement, voilà tout le nationalisme, qui n'est rien d'autre qu'un juste amour de soi, et l'amour de soi est habituel à l'homme.

  Faire vivre habituellement un pays, c'est ne pas laisser contaminer les membres sains, amputer les parties gangrenées, les parties mortes ; c'est empêcher qu'arrive le désordre, là où il y a de l'ordre ; où il y a la paix, éviter que n'arrive la guerre ; car c'est bien là ce que signifie vivre habituellement. Pour y atteindre, nul besoin d'un " ordre nouveau ", comme on dit aujourd'hui il suffit de l'ordre habituel, d'un ordre fort, d'un ordre qui ne soit davantage un ordre, qui ne se manifeste qu'en s'appliquant plus et en protégeant mieux.

  Le relèvement de la Nation française doit se faire selon les voies qui lui sont propres, c'est-à-dire conformément aux caractères historiques de son peuple et aux valeurs traditionnelles et spirituelles d'une civilisation qu'elle a pour mission de perpétuer.

Les Idées restent, H. Lardanchet, 1941, pp. 20 à 22.

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Le Progrès

Par Charles Maurras

 
Il ne faut pas croire au progrès général du monde. Il y a des progrès.
  Il y en a eu, et d'immenses, il peut y en avoir.
  Il n'y a pas d'avance régulière ni d'amélioration croissante, automatique des valeurs humaines dans le genre humain. L'homme historique (car on sait à peine ce que c'est que l'homme préhistorique) est partout le même, ou très peu s'en faut. Un point a été gagné, un seul, au moyen âge, par la prédominance d'un pouvoir spirituel reconnu de toute la République chrétienne, l'unité de ce pouvoir unique.
  Otez cette unité vivante, comment voulez-vous que procèdent les rivalités de passions et d'intérêts multipliées par l'inintelligence ou la mésintelligence profonde des idées, des préjugés, des croyances, des langues ?
  Le train du monde n'est pas une courbe régulière ascendante, ni d'ailleurs descendante, c'est une ligne brisée, avec des hauts, avec des bas.

  Il s'en faut que notre pensée se soit accélérée moitié autant que la vitesse de nos trains, et notre joie de vivre, si elle a augmenté, n'a point correspondu à la variété croissante des distractions et des tentations qui s'offrent à nous.
  Sous l'universel changement qui nous abuse et nous enivre se cache quelque grande et profonde loi d'immobilité ou tout au moins d'équivalence compensatrice dans l'oscillation des divers changements...
   ...Rien peut-il rompre l'équilibre mystérieux, sans lequel la fortune et le plaisir de l'homme iraient déjà au ciel ?

  Le désir et l'espoir du progrès humain, c'est-à-dire d'une continuité de gains collectifs, gardés d'âge en âge et dont la somme l'emporterait toujours sur la somme des pertes, me paraissent des sentiments d'un ordre excellent et qu'il convient de cultiver, en même temps que de surveiller, dans les jeunes âmes.
  Mais rien n'assure que ce désir et cet espoir doivent être vérifiés dans les faits. En d'autres termes, je ne vois aucun moyen d'établir sainement comme un principe de philosophie naturelle, que le progrès humain soit fatal, ni non plus que, depuis deux mille cinq cents ans, depuis l'année de l'achèvement du Parthénon, si l'on veut, les hommes pris en corps ou, si l'on préfère, l'humanité occidentale ait fait aucun progrès sensible. On dit que le signe évident du progrès est un respect croissant des légères formes vivantes. Je ne crois pas qu'on puisse estimer un progrès le respect de la hache pour le criminel homicide.
 
QUE RENFERME L'IDEE DE PROGRES ?
 
  ...La persuasion où l'on est que les arts, les sciences et tout l'oeuvre humain vont toujours du même pas est l'une des plus florissantes de nos idées reçues. C'est par elle, sur elle qu'on juge, qu'on induit et déduit... Sur elle reposent des systèmes entiers d'histoire artistique et morale.
  C'est en vertu de cette idée qu'on veut à toute force établir que nos ancêtres du moyen âge, excellents architectes, devaient être de bons poètes bien qu'ils fussent assez médiocres en poésie. Et c'est d'après la même idée qu'on impose au vieil Homère un art, une langue et un goût de barbarie, les joailliers, les potiers et les statuaires de son époque étant encore plongés dans cette barbarie, bien qu'on ne puisse comparer sans injustice la divine grâce d'Homère au bégaiement de l'art mycénien.


  Cette fausse idée de Progrès, telle qu'elle se pose dans les cervelles lettrées (elle a une expression plus sommaire chez l'ignorant), cette idée résulte donc d'une double opération d'anthropomorphisme.
  1° On imagine chaque temps comme un être unique, dont toutes les parties sont des organes solidaires qui se développent d'une façon simultanée et concordante;
  2° On conçoit les temps successifs comme une suite d'accroissements réguliers continus de la même personne...
  Ces deux conjectures gratuites ont d'ailleurs rendu des services appréciables aux philosophes qui savaient l'art de les manier. Feignons un moment de les adopter l'une et l'autre. Elles ne suffisent pas à justifier l'idée du progrès comme on la formule aujourd'hui, car il reste à prouver quelques autres petites choses.

  Si l'humanité forme un être unique et si chacune de ses phases forme un vivant système et un tout bien lié, rien ne prouve, premièrement que cet être n'est pas d'un autre règne de la nature dans lequel la courbe à trois termes (naissance, développement et décadence) est remplacée par quelque autre rythme soit plus simple, soit plus complexe, par exemple des alternances d'éveil et de sommeil ainsi qu'on en observe chez quelques infusoires, ou tout régime de succession et de mouvement que l'on voudra imaginer.
  Si l'on sacrifie cette première difficulté et qu'on admette que la loi de l'humanité soit celle que suivent les animaux supérieurs, rien ne prouve, secondement, que notre espèce n'ait point dépassé le point fixe de sa maturité et que, cette saison de perfection, d'apogée et de plénitude ayant été jadis atteinte, nous ne venions sur le déclin.
  Il faudrait donc, pour affermir l'idée de progrès, ajouter cette troisième conjecture, tout au moins, aussi gratuite que les autres :
  3° Ce grand Etre dont nous discernons l'unité dans chaque époque et dans la suite des époques est en deçà de l'âge mûr et sa croissance dure encore.
  Je sais bien qu'on peut éviter ce postulat en recourant à celui-ci :
  3° bis. C'est un grand Etre d'une sorte particulière, qui a le pouvoir de se développer indéfiniment.
  Le parti semble fort commode. Mais remarquez qu'en l'adoptant on change brusquement de méthode : après avoir prêté à l'Humanité les deux premières phases de la vie de chacun de nous, naissance et organisation, on lui refuse la troisième et, lâchant brusquement cet anthropomorphisme ou ce zoomorphisme, on l'imagine comme un Dieu. On l'absout de la dégénérescence, on la délivre de vieillir, on la tient quitte de mourir, on lui suppose des forces inépuisables; on lui donne la perspective du mouvement perpétuel, du perfectionnement sans limites... Voilà un remarquable défaut d'esprit de suite en un calcul qui exigerait le plus grand luxe de rigueur logique et de vigilance critique.

  Il est vrai que cet acte d'incohérence est fructueux.
  En niant la possibilité de la décadence, on désarme à l'avance toute critique. Rien n'autorise cet acte de foi dans le progrès indéfini du genre humain, assertion invérifiable; mais rien non plus ne le dément.
  Alléguer les pertes ou les déficits évidents et les régressions manifestes ne servirait qu'à susciter une distinction spécieuse entre les apparences et la réalité. Dire que notre globe ou que le soleil qui l'éclaire, en se refroidissant, diminueront et finalement ruineront les conditions de la vie humaine, c'est vouloir se faire répondre que le génie humain suppléera aux insuffisances de l'avare nature : les terres, les soleils voisins nous fourniront le calorique nécessaire, et nos neveux maîtres des espaces du ciel en seront quittes pour troquer cette médiocre demeure contre un astre plus beau, quand elle sera devenue inhabitable : il leur suffira, de savoir vaincre par la raison un petit sentiment de chauvinisme cosmographique.

  Je répète donc qu'une foi rigoureuse, ingénieuse et peu délicate en matière de preuves défendra toujours le vieux dogme du Progrès, formulé en ces termes contre tous les assauts des esprits examinateurs. Mais cette foi est d'ordre mystique, non " scientifique ", bien qu'elle ait usurpé souvent le dernier titre. On acquiert cette foi, comme je vous l'ai exposé, par un changement de méthode qui constitue une faute de logique; on s'y maintient par l'imagination et le sentiment.
  Peut-être donc qu'il conviendrait aux progressistes de déployer moins d'arrogance et moins d'orgeuil envers la foi religieuse des âmes les plus simples; car, en somme, la leur ne diffère à aucun degré ni en aucun point de la foi du charbonnier lorsqu'elle repose sur le postulat que j'ai dit.

  Laisseront-ils le postulat de la croissance illimitée et se rangeront-ils à cette conjecture que la race humaine soit un jeune organisme à peine échappé de l'enfance ? Ceci est plus logique, mais non pas plus certain. Il est fort bien de concéder au sens commun que notre genre humain, conçu comme un être vivant, est condamné un jour à périr comme le fruit quand il a mûri; mais que la fleur soit à peine achevée, que le bouton ne fasse que d'éclore, voilà qui est moins assuré.
  Toutefois, l'opinion demeurant invérifiable, prendrait quelque valeur et mériterait de la considération si elle était enracinée dans la pensée de la plupart des hommes. On pourrait y voir un signe de verdeur et de nouveauté, et un indice de la secrète jeunesse du monde, analogue à ce bouillonnement de verte sève sous l'écorce noirâtre et dénudée encore, à laquelle parviennent les souffles du premier printemps. Ici le sentiment, bien constaté partout, ferait une grave raison.
  Pourquoi faut-il que ce sentiment soit presque introuvable ? C'est de vieillesse que se plaignent tous les hommes, si jeunes soient-ils, et si nouveaux que soient leurs groupes dans l'histoire; l'adolescence, avec ses troubles, ses chaleurs et ses espérances diffuses, ne s'accuse ni dans leurs actes, ni dans leurs discours. Partout, même chez nous, lorsqu'on parle instinctivement et qu'on suit la nature, c'est les Anciens que l'on invoque, c'est du Passé qu'on tire sa gloire ou sa richesse, c'est dans l'Expérience que les savants comme les ignorants se réfugient et se retranchent en cas de difficultés.
  Si l'on écoute le coeur de l'humanité, elle ne semble se souvenir que de l'Age d'or ou du premier Paradis. Ce sentiment de mélancolique regret est général; ce qui est fort peu répandu, au contraire, ce qui est exceptionnel, particulier à un peuple, à une caste, en un moment très limité de leur histoire, par exemple aux Français de la Révolution et de l'Empire, aux Anglo-Saxons contemporains, aux marchands de porcs américains vers 1868, à quelques électriciens d'aujourd'hui, c'est cette forte foi, qui confine à l'ivresse, dans l'avenir de leur race ou de leur métier, dans les progrès du genre de civilisation que leur rang représente ou que crée leur effort. Encore baisse-t-il, et laisse-t-il voir l'origine artificielle, livresque et scolaire de ses nuées et de ses fumées.
  Pourquoi ne pas laisser son nom à l'espérance ? Pourquoi du juste orgueil des espaces terrestres et célestes vaincus, de la nature maîtrisée et humanisée, vouloir à toute force exprimer un dogme que rien n'autorise ?

Mes Idées politiques, A. Fayard et Cie, 1937, pp. 85 à 92.

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